Des récits à la confrontation : pousser le Soudan vers un conflit fabriqué avec l’Éthiopie

Vendredi 8 Mai 2026

Khartoum semble plutôt privilégier les voies diplomatiques et juridiques en exhortant l’African Union et les United Nations à assumer leurs responsabilités


Mubarak Mahgoub Musa Vice ambassadeur du Soudan à Juba
Les efforts des puissances impériales visant à créer les conditions nécessaires à une intervention internationale au Soudan se poursuivent sans relâche, en particulier depuis l’échec de la tentative de coup d’État militaire menée par les Forces de soutien rapide (RSF) en avril 2023 — une tentative largement perçue comme destinée à remodeler le Soudan conformément à des intérêts stratégiques extérieurs. Ces efforts ont d’abord consisté à saper la légitimité du gouvernement soudanais en déformant les réalités sur le terrain et en présentant l’agression flagrante menée sous l’impulsion des Émirats arabes unis comme un simple « conflit de pouvoir entre deux généraux ». Ce récit a ensuite été renforcé par des affirmations faisant état d’une catastrophe humanitaire imminente et d’une famine, malgré des preuves substantielles montrant que les actions mêmes de la milice RSF — notamment l’utilisation de la faim comme arme à travers le ciblage des convois humanitaires, la destruction des infrastructures agricoles, le pillage et l’incendie des récoltes et des cultures — ont largement contribué à l’aggravation de la situation, souvent sous les yeux d’une communauté internationale largement passive. Lorsque ces récits n’ont pas réussi à obtenir une adhésion internationale suffisante, des accusations plus graves ont émergé, notamment des allégations relatives à l’utilisation d’armes chimiques — rappelant les prétextes invoqués avant la guerre en Irak sous Saddam Hussein et les conséquences dévastatrices qui ont suivi. Lorsque ces démarches n’ont pas produit l’élan recherché, l’attention s’est tournée vers des instruments plus subtils : des plateformes diplomatiques internationales organisées à Londres, Paris, New York et, plus récemment, Berlin. Présentées comme des initiatives visant à mobiliser des financements afin d’éviter une famine imminente, elles n’ont toutefois pas réussi à créer un consensus en faveur d’une intervention sous couvert humanitaire. À la lumière de ces échecs, une trajectoire plus dangereuse semble désormais se dessiner — une trajectoire risquant d’entraîner le Soudan dans une confrontation directe et ouverte avec l’Éthiopie voisine. De récentes attaques provocatrices, lancées depuis des sites situés profondément à l’intérieur du territoire éthiopien et corroborées par des images satellitaires, ont visé des infrastructures vitales au Soudan. Cependant, leur objectif dépasse largement les dégâts matériels : elles visent également à miner le moral de la population, notamment à travers les pertes civiles causées par des frappes de drones contre des zones résidentielles et civiles.

Les Africains ne doivent pas se méprendre : ces attaques auraient très bien pu être lancées depuis des zones contrôlées par la milice à l’intérieur même du Soudan. L’utilisation apparente du territoire éthiopien ne semble donc pas fortuite. Elle remplit plutôt une fonction stratégique : construire le récit selon lequel le conflit aurait débordé des frontières soudanaises, le requalifiant ainsi en menace pour la sécurité régionale. Un tel cadrage fournit alors un prétexte prêt à l’emploi pour internationaliser la crise, offrant aux acteurs extérieurs prédateurs la justification qu’ils recherchent depuis longtemps afin de promouvoir une intervention internationale. Cela soulève, à son tour, des préoccupations fondamentales concernant la souveraineté des États — en particulier lorsque l’intervention est présentée sous la bannière de la stabilité et de la sécurité, alors qu’elle risque en réalité d’entraîner les nations africaines dans un conflit dont les coûts et les conséquences seraient supportés principalement par le continent lui-même. Il est profondément regrettable que l’Éthiopie — pays hôte du siège de l’African Union et autrefois promotrice d’une politique de « zéro tension avec les voisins », qui lui avait valu une reconnaissance internationale, y compris le Nobel Peace Prize — se retrouve entraînée dans une trajectoire servant des agendas nuisibles au Soudan et susceptibles de contribuer à sa déstabilisation, voire à sa fragmentation. Toute confrontation militaire entre le Soudan et l’Éthiopie ne serait pas un simple différend frontalier ; elle pourrait plutôt se transformer en un cauchemar sanglant menaçant la stabilité de toute la Corne de l’Afrique. Il est profondément malheureux que, alors que le Soudan a pleinement utilisé tous les canaux diplomatiques disponibles — aux niveaux présidentiel, sécuritaire et officiel — dans un effort sincère pour éviter toute escalade avec son voisin oriental, l’Éthiopie, de son côté, semble — à l’instar de certains autres pays voisins — avoir choisi de s’aligner sur un bloc que beaucoup au Soudan considèrent comme contraire aux intérêts de la stabilité nationale et régionale. Comme l’a souligné le journaliste soudanais Maki Al-Maghribi, le danger de telles alliances ne réside pas dans la facilité d’y entrer, mais dans la difficulté d’en échapper une fois que leurs conséquences s’enracinent profondément dans les structures politiques et sécuritaires d’un pays. L’expérience du Soudan à la suite de ce que l’on a appelé la révolution de décembre constitue un exemple édifiant, où l’engagement avec des agendas extérieurs concurrents s’est progressivement transformé en une profonde crise nationale. Dans ce contexte, la poursuite par l’Éthiopie d’une trajectoire similaire risque de compromettre non seulement sa propre cohésion interne, mais également la stabilité déjà fragile de l’ensemble de la Corne de l’Afrique. Il est clair que le Soudan n’a aucun intérêt à glisser vers une guerre avec l’Éthiopie qui pourrait involontairement offrir à la milice terroriste RSF l’occasion de reprendre de l’élan à un moment où elle s’affaiblit progressivement sous les coups des Forces armées soudanaises. Khartoum semble plutôt privilégier les voies diplomatiques et juridiques en exhortant l’African Union et les United Nations à assumer leurs responsabilités en condamnant les agressions et les violations des principes de bon voisinage et du respect de la souveraineté des États.