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Entretien avec Dr. Ahmat Yacoub Dabio à l’occasion d’une réunion de l'Union Africaine sur la situation au Sahel

Mercredi 12 Aout 2026

A l’occasion d’une réunion au Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine sur un rapport actualisé de la situation au Sahel.


Entretien avec Dr. Ahmat Yacoub Dabio - réalisé par Sabah Sabet du Journal Al-Ahram
Expert en gestion de conflits
Président du Centre d’études pour le développement et la prévention de l’extrémisme (CEDP)
 
A l’occasion d’une réunion au Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine sur un rapport actualisé de la situation au Sahel.
  D’après vous, quelles sont les principales causes de l’instabilité dans la région du Sahel et du Sahara aujourd’hui ? Réponse : L'instabilité dans le Sahel résulte d'une mauvaise gestion du conflit après la déstabilisation de la Libye par l'Occident, exacerbée par la fragilité interne des États et la multiplication des coups d'État qui affaiblissent la lutte antiterroriste. Pour contrer cette menace et le crime organisé, l'approche militaire doit être complétée par une stratégie multidimensionnelle axée sur le développement, le DDR, la justice et l'éducation, à l'instar des modèles réussis au Maroc, en Égypte, en Algérie et en Mauritanie. La viabilité de l'AES est questionnée en raison de son caractère strictement militaire et du retrait de la CEDEAO, tandis que le remplacement des puissances occidentales par la Russie ou la Chine ne change pas la dépendance structurelle. L'issue réside dans une Afrique réellement indépendante, capable de gérer ses ressources et de consolider la démocratie pour éviter un retour aux instabilités des années 60.
  Pourquoi la menace terroriste et le crime organisé se sont accentués ces dernières années en Afrique surtout dans cette région ? L’accentuation de la menace terroriste et du crime organisé dans le Sahel résulte d'une double faillite : une mauvaise gestion globale de la crise et une profonde crise de stabilisation interne des États de la région.
Cette gouvernance défaillante a créé un terreau fertile pour l’enracinement et la propagation des groupes armés. Aujourd'hui, force est de constater que la quasi-totalité des pays du Sahel souffrent d'abord d'une fragilité institutionnelle et d'une instabilité politique interne. Ces vulnérabilités systémiques affaiblissent l'autorité de l'État, créent des vides sécuritaires et détruisent la cohésion sociale.
C'est précisément dans ces failles que le terrorisme s'installe. Les groupes extrémistes profitent de l'absence de l'État pour offrir des services alternatifs, tandis que les réseaux du crime organisé se greffent sur cette instabilité pour prospérer (trafics d'armes, de drogue et d'êtres humains). L'expansion du terrorisme au Sahel n'est donc pas seulement une agression extérieure, c'est le symptôme direct de crises de gouvernance interne non résolues.
    Pensez-vous que l’approche militaire est seule suffisante d’affronter ces défis ? Réponse : L’approche militaire exclusive est insuffisante pour résoudre ce conflit. L’exemple des interventions américaines en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie prouve que la force brute ne suffit pas. Une stratégie efficace doit combiner la sécurité avec des réformes structurelles profondes.
Sans oublier, je le répète, les axes d’une stratégie multidimensionnelle comme le processus DDR, la Justice, l’éducation, le développement et se rapprocher des quatre modèles de réussite en Afrique qui ont éradiqué le terrorisme grâce à des approches intégrées et stratégiques : Le Maroc, l’Égypte, l’Algérie et la Mauritanie.
  Après 5 ans de transition comment analysez-vous la situation actuelle au Mali après le retrait de la MINUSMA et des forces françaises ?  Réponse : La situation actuelle au Mali démontre de manière flagrante que les crises politiques internes sont le principal carburant des dynamiques terroristes. Cinq ans après le début de la transition, force est de constater que l'argument sécuritaire brandi pour légitimer les ruptures constitutionnelles se heurte à la réalité du terrain. L’ennemi profite systématiquement des fractures politiques et sociales internes pour s'étendre.
L'histoire nous enseigne qu'un coup d'État militaire réussit rarement à fédérer l'ensemble des forces vives d'une nation autour d'un combat asymétrique complexe. Lorsque la priorité d'un régime devient la conservation absolue du pouvoir et le musellement des voix discordantes, l’effort de guerre s’affaiblit. La division politique interne crée une vulnérabilité stratégique majeure que les groupes extrémistes violents exploitent immédiatement pour accentuer leur pression.
Concernant le retrait de la MINUSMA et des forces françaises, s'il est légitime et souhaitable que l’Afrique aspire à une autonomie stratégique et compte prioritairement sur ses propres moyens. Vouloir s'affranchir des partenariats extérieurs sans avoir consolidé, au préalable, une cohésion nationale interne et des capacités de substitution robustes fragilise considérablement l'État malien face à la menace terroriste.
  Le Burkina Faso et le Niger ont également passé par des crises politiques et sécuritaire, quel impact sur la stabilité ? Les trois pays forment l’AES et ils sont tous confrontés au même ennemi. Celui de Bourkina fournit déjà un effort qu’il faut le saluer dans le domaine du développement ce qui crée beaucoup d’emploi et dissuaderait la jeunesse à aller prêter allégeance au terrorisme. Vous savez selon une étude de terrain que notre centre a réalisé dans le Lac Tchad, sur les 7000 désengagés et désassociés, seul 16% ont rejoint le groupe de Boko Haram pour des raisons religieuses.
  Que pensez-vous de l’Alliance des États du Sahel AES entre le Mali, le Burkina et le Niger ? Est-ce une solution viable ? après leur retrait du CEDEAO ? La viabilité à long terme de l’Alliance des États du Sahel (AES) reste hautement incertaine en raison de sa nature exclusivement militaire et de sa rupture avec l'intégration régionale. Une alliance géopolitique et sécuritaire résiliente ne peut se construire uniquement entre régimes militaires ; elle doit impérativement impliquer l'ensemble des forces vives des nations concernées, incluant la société civile, les acteurs économiques et les institutions démocratiques. L’histoire politique contemporaine, notamment les expériences passées d'alliances strictement militaires dans le monde arabe, démontre que ces coalitions d'opportunité échouent systématiquement à bâtir une stabilité durable, car elles manquent d'ancrage populaire et de légitimité institutionnelle.
De plus, la décision de quitter la CEDEAO constitue une erreur stratégique majeure pour la région. Bien que la CEDEAO présente des failles structurelles incontestables, la solution résidait dans sa réforme interne et l'amélioration de ses mécanismes, non dans une politique de la chaise vide. Ce retrait précipité apparaît avant tout comme une réaction épidermique des régimes de transition face au refus de l'organisation régionale de légitimer les ruptures constitutionnelles. En s'isolant du bloc ouest-africain, les États de l'AES affaiblissent la solidarité continentale, perturbent l'intégration économique et créent de nouvelles lignes de fracture qui entravent l'indispensable coordination transfrontalière nécessaire pour vaincre le terrorisme.
  Pourquoi le rôle des organisations africaines comme la CEDEAO et l’Union Africaine n'est pas efficace dans la gestion de ces crises ?  Réponse : L’inefficacité des organisations régionales et continentales africaines réside dans un vice de forme originel. L’absence de critères de convergence politique et éthique rigoureux lors de leur création. Aujourd'hui, force est de constater qu'il est difficile de citer une seule alliance multilatérale en Afrique qui ait pleinement réussi à stabiliser durablement ses États membres face à des crises de gouvernance majeures. L’Union Africaine souffre d'une approche inclusive poussée à l'extrême, la transformant en une organisation sans réelle cohérence politique interne. Pour être efficace, une telle union aurait dû exiger, dès le départ, des critères d’adhésion stricts et non négociables, calqués sur des principes fondamentaux (respect absolu des droits de l’Homme, (démocratisation réelle et le respect des processus électoraux, justice indépendante, une lutte intransigeante contre la corruption
En ouvrant l’adhésion de manière automatique à tous les États du continent sans exigence préalable, les organisations africaines se sont condamnées à une posture purement réactive. On se contente aujourd'hui de suspendre un pays après la survenue d’un putsch, alors qu’il aurait fallu imposer en amont des standards démocratiques si élevés qu’ils auraient agi comme un puissant levier de dissuasion contre les renversements militaires et les dérives autoritaires.
Pour être crédibles et efficaces, la CEDEAO et l’Union Africaine devraient s'inspirer du modèle de construction de l’Union Européenne. Cela implique de fonder l'intégration sur un noyau dur d'États exemplaires respectant scrupuleusement les critères de bonne gouvernance, pour ensuite filtrer et conditionner progressivement les nouvelles adhésions. Tant que nos institutions continentales privilégieront le nombre au détriment des valeurs démocratiques partagées, leur diplomatie et leurs mécanismes de gestion des crises manqueront de la légitimité et de la fermeté nécessaires pour s'imposer.
   Les alliances et les ingérences ont changées dans cette région. Un recul français et américain devant une forte présence russe chinois et des pays du Golfe quelle est donc la différence et y a-t-il de profit ? Remplacer une puissance étrangère par une autre ne résout en rien les problèmes structurels du Sahel. C'est l'illustration parfaite de l'expression « déshabiller Pierre pour habiller Paul » ou encore « blanc bonnet et bonnet blanc » : sur le plan de la souveraineté réelle, cela ne change absolument rien. La nature des partenaires varie, mais la dépendance reste identique. Les puissances occidentales conditionnaient souvent leur aide à des critères de gouvernance, et les nouveaux acteurs proposent des approches purement transactionnelles, qu'elles soient militaires, minières ou économiques. Pourtant, le résultat final est le même. Le véritable profit ne viendra pas d'un changement de tuteur international. L'Afrique doit impérativement cesser de sous-traiter sa sécurité et son développement à des forces extérieures.
La seule stratégie viable consiste à compter d'abord sur nous-mêmes, sur nos propres ressources et sur nos propres forces de défense. Les partenariats internationaux ne doivent plus être des béquilles permanentes, mais des appuis complémentaires, temporaires, strictement alignés sur nos intérêts nationaux et définis selon nos propres conditions.
  En tant qu’expert comment voyez-vous l'issue ? L’issue dépendra de notre capacité à briser un cycle historique stérile. Aujourd'hui, l’Afrique subsaharienne semble tragiquement replongée dans l’instabilité de la période postcoloniale des années 1960. Six décennies après les indépendances, force est de constater que la multiplication récente des coups d'État dresse un bilan amer pour le continent.
Si l’Afrique ne se ressaisit pas d'urgence, ses populations continueront de subir les conséquences dévastatrices de la « politique des chefs » et des ambitions personnelles de dirigeants non élus. La seule issue viable repose sur la construction d’une Afrique réellement indépendante, souveraine et maîtresse de son destin.
Pour sortir durablement de cette impasse, l'avenir du continent doit s'articuler autour de deux piliers indissociables : La souveraineté économique car l'Afrique doit acquérir la capacité d'exploiter, de transformer et de gérer ses immenses ressources naturelles par elle-même et au profit exclusif de ses populations. La consolidation institutionnelle : Il n'y aura pas de stabilité sans le renforcement sans concession de la démocratie, le respect de la liberté d’expression et la tenue d’élections régulières, transparentes et crédibles. La fin du terrorisme et de l'instabilité au Sahel ne se fera pas par les armes d'une puissance étrangère ni par des régimes d'exception, mais par la restauration d'un contrat social fort entre les États africains et leurs citoyens.