Au cœur du 10ᵉ Forum International de Dakar, un expert sénégalais et le ministre malien des Affaires étrangères se sont affrontés publiquement sur la question de la souveraineté des juntes de l'AES. Un face-à-face révélateur des tensions profondes qui fracturent le continent.
Il suffisait d'un quart d'heure. Quinze minutes avant la clôture du dernier panel, dans l'enceinte feutrée du Centre International de Conférences Abdou Diouf (CICAD) de Diamniadio, une joute verbale a brisé l'atmosphère consensuelle qui avait régné toute la journée. D'un côté, un expert sénégalais qui n'a pas la langue dans sa poche. De l'autre, un ministre en mission qui ne pouvait pas se permettre de se taire.
Un forum anniversaire sous haute tension continentale« Je n'accepte pas qu'on me dicte ce que je dois dire. »
Maurice John, expert indépendant, face au ministre malien
Le décor était pourtant planté pour la célébration. La dixième édition du Forum International de Dakar sur la Paix et la Sécurité en Afrique — le jubilé d'étain, comme on l'a souligné en ouverture — s'est tenue sous un thème ambitieux : « L'Afrique face aux défis de stabilité, d'intégration et de souveraineté : quelles solutions durables ? ». Un intitulé qui, en apparence, invite au dialogue. Mais qui, dans le contexte actuel de bouleversements institutionnels au Sahel, portait en lui les germes d'un affrontement.
Plus de deux mille participants, des experts de haut niveau, des ministres venus des quatre coins du monde : le CICAD affichait complet. Le président sénégalais avait ouvert les travaux accompagné de ses homologues mauritanien et sierra-léonais, ainsi que du vice-Premier ministre japonais — un signal fort de l'ambition internationale de l'événement. Toute la journée, les débats avaient alterné entre applaudissements nourris et moments d'émotion collective. L'enthousiasme était palpable.
C'est au sein du dernier panel de la journée que la confrontation a éclaté. Présidée par le ministre sénégalais des Affaires étrangères, la table réunissait un aréopage de diplomates de haut rang : les ministres des Affaires étrangères du Niger, du Mali et du Cambodge, entre autres. Un panel de poids, où les mots devaient, en principe, être pesés au trébuchet.
C'est alors que l'expert Maurice John a pris la parole. Abordant la question de la souveraineté — thème central du forum —, il a lancé une charge directe contre les régimes militaires au pouvoir dans la région : selon lui, les putschistes instrumentalisent le concept de souveraineté pour légitimer leur maintien au pouvoir, transformant un idéal politique en bouclier contre toute critique extérieure ou intérieure. Une thèse provocatrice, mais pas inédite dans les cercles académiques africains.
La réaction du ministre malien : une sortie qui a surpris la salle
La réplique du ministre malien des Affaires étrangères n'a pas tardé. Et elle a surpris par sa véhémence. Estimant que son pays et l'Alliance des États du Sahel (AES) étaient directement visés, le chef de la diplomatie malienne a répondu en des termes que plusieurs participants ont jugés peu conformes au protocole diplomatique d'un tel forum.
Il a reproché à l'expert de « ramasser des ragots sur Internet » plutôt que de produire un travail académique rigoureux. Une attaque ad hominem qui a rompu le ton feutré de la journée et transformé instantanément la salle en électrisée. Certains participants ont retenu leur souffle. D'autres ont échangé des regards entendus.
Mais Maurice John n'a pas cédé. Avec un calme qui a renforcé sa position aux yeux de l'assistance, il a simplement réaffirmé son droit à la parole libre : il n'accepte pas, a-t-il dit, qu'on lui dicte ce qu'il doit dire. La salle a répondu par une ovation.
Pourquoi le ministre ne pouvait pas se taire
Après la session, la question a circulé à voix basse dans les couloirs du CICAD : pourquoi une telle réaction de la part d'un ministre rompu aux arcanes de la diplomatie ? Un diplomate averti aurait pu absorber la critique, sourire et renvoyer la balle avec élégance — prouvant ainsi, comme beaucoup l'ont noté, que la liberté d'expression est précisément ce que l'AES entend défendre.
Un expert présent dans la salle, ayant requis l'anonymat, a fourni une explication qui sonne juste : le ministre n'avait pas le choix de réagir. Dans l'assistance se trouvaient des ressortissants maliens — et, surtout, un général. Laisser passer une telle critique sans répondre aurait pu être interprété, de retour à Bamako, comme une faiblesse, voire une complicité avec les détracteurs du régime. La politique intérieure, projetée sur la scène internationale, avait dicté la posture diplomatique.
Au-delà de l'anecdote, cette passe d'armes cristallise les tensions qui traversent le continent africain à l'heure où plusieurs États remettent en cause l'architecture sécuritaire héritée et revendiquent une rupture avec les tutelles extérieures. Elle pose aussi une question fondamentale : les forums multilatéraux peuvent-ils encore être des espaces de débat franc lorsque les délégations gouvernementales y siègent aux côtés d'experts indépendants ?
Le Forum de Dakar, dans sa dixième édition, aura au moins offert une réponse partielle : oui, la parole libre peut encore y éclater. Et parfois, c'est précisément cette liberté qui provoque le plus beau des désordres.
La scène illustre une fracture profonde dans les débats africains sur la gouvernance. D'un côté, des régimes militaires sahéliens qui revendiquent la souveraineté comme principe cardinal et perçoivent toute critique comme une ingérence. De l'autre, une société civile et un monde académique qui refusent que le concept de souveraineté devienne un outil d'immunité politique. Ce n'est pas seulement un incident de forum : c'est le miroir d'une Afrique en plein débat identitaire sur ce que signifie gouverner librement.
Fiche · 10ᵉ Forum de Dakar sur la Paix et la Sécurité
Par la Rédaction CEDPE du Forum · Envoyé spécial à Diamniadio, Sénégal · Forum 2025, 10ᵉ édition