Depuis plusieurs années, l'Afrique est devenue un théâtre de compétition géopolitique entre grandes puissances. Mais avec la guerre en Ukraine, une nouvelle question émerge : le conflit entre Moscou et Kiev est-il en train de se délocaliser sur le continent africain ?
Les accusations formulées par la Russie et les États de l'Alliance des États du Sahel contre l'Ukraine et la France illustrent cette évolution. Qu'elles soient fondées ou non, elles témoignent d'une réalité plus profonde. Les lignes de fracture de la guerre russo-ukrainienne dépassent désormais largement les frontières de l'Europe.
Du Soudan à la Centrafrique, en passant par le Mali, le Niger et le Burkina Faso, les influences russes, occidentales et régionales s'entrecroisent dans un environnement marqué par l'instabilité sécuritaire. La présence du Corps africain russe, qui a succédé à Wagner dans plusieurs pays, traduit la volonté de Moscou de consolider ses positions stratégiques sur le continent.
Pour les États du Sahel, cette confrontation indirecte présente des risques considérables. D'abord, celui de transformer la région en espace d'affrontement par procuration entre puissances extérieures. Ensuite, celui de détourner les priorités nationales : la lutte contre le terrorisme, le développement économique et la cohésion sociale pourraient céder la place à des rivalités géopolitiques qui ne répondent pas directement aux besoins des populations locales.
Les conséquences pour les États du Sahel. La première conséquence est la militarisation croissante des États. Les gouvernements consacrent une part toujours plus importante de leurs ressources à la sécurité alors que les besoins en infrastructures, santé et éducation demeurent immenses.
La deuxième conséquence est diplomatique. Les pays sahéliens sont poussés à choisir des partenaires stratégiques dans un contexte de polarisation internationale grandissante. Cette logique risque de réduire leurs marges de manœuvre et d'accroître leur dépendance envers des puissances extérieures.
La troisième conséquence concerne la sécurité régionale. Plus la concurrence entre acteurs internationaux s'intensifie, plus les groupes armés risquent de profiter des failles créées par cette rivalité.
L'Occident peut-il financer indéfiniment les ambitions ukrainiennes ?
C'est une question légitime. Les États-Unis et les pays européens ont déjà consacré des dizaines de milliards de dollars à l'effort de guerre ukrainien. Toutefois, les débats politiques se multiplient en Europe comme aux États-Unis sur le coût financier de ce soutien.
L'enjeu pour les capitales occidentales n'est pas seulement économique ; il est également politique. Plus le conflit dure, plus il devient difficile de maintenir un consensus durable parmi les opinions publiques et les gouvernements alliés.
Cependant, il serait prématuré d'affirmer que l'Occident n'est plus capable de soutenir l'Ukraine. La capacité existe encore, mais la volonté politique pourrait évoluer en fonction de la durée du conflit, des contraintes budgétaires et des changements électoraux.
Peut-on s'allier jusqu'au terrorisme pour combattre les Russes ? C'est sans doute la question la plus sensible.
A ce jour, les accusations réciproques entre la Russie, les gouvernements sahéliens, l'Ukraine et la France relèvent d'un affrontement politique et informationnel. Les allégations d'appui à des groupes armés doivent être étayées par des preuves solides avant de pouvoir être considérées comme établies.
Sur le plan des principes, aucun État ne peut légitimement justifier un soutien à des organisations terroristes. Mais pour des intérêts stratégiques, nous avons vu avec surprise comment l'Occident a osé avec la Syrie. Une telle stratégie produirait des effets dévastateurs à long terme, alimenterait l'instabilité et se retournerait souvent contre ses promoteurs.
Comment la France peut-elle répondre à ces accusations ? La position officielle française consiste à nier toute implication dans les attaques évoquées. Le débat reste donc largement politique. Pour Paris, l'enjeu est désormais de convaincre, non seulement les gouvernements africains, mais également les opinions publiques du continent, que son action vise la stabilité régionale et non une confrontation indirecte avec Moscou.
Or, l'influence se joue aujourd'hui autant sur le terrain militaire que dans la bataille des récits. La France fait face à une défiance croissante dans certaines parties du Sahel, tandis que la Russie apparaît pour certains comme une alternative stratégique.
En conclusion, la véritable question n'est peut-être pas de savoir si la guerre entre la Russie et l'Ukraine s'est déplacée en Afrique. Elle est plutôt de comprendre jusqu'où les conséquences de cette guerre peuvent transformer les équilibres africains.
Si le Sahel devient un nouveau terrain de confrontation entre puissances extérieures, les premières victimes resteront les peuples de la région. Plus que jamais, les États sahéliens ont intérêt à défendre une logique de souveraineté, de coopération régionale et de stabilité, afin d'éviter que leurs territoires ne deviennent les champs de bataille d'une guerre qui n'est pas la leur.
Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Ancien Conseiller chargé de Mission du Médiateur de la République
Expert en gestion de conflits
Président du CEDPE
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