Sous la loupe

Inondations à N'Djamena : la panne n'est pas hydraulique, elle est institutionnelle

Vendredi 17 Juillet 2026

Ce n'est pas un hasard météorologique répété par malchance, c'est la preuve que la réponse apportée chaque année n'est pas à la hauteur du problème qu'elle prétend résoudre.



Un scénario qui se rejoue, identique, chaque année. Quelles sont les solutions?
Chaque saison des pluies, les tchadiens assistent, impuissants, aux mêmes images qui font le buzz. Des rues transformées en cours d'eau, des quartiers coupés du reste de la ville, des familles réfugiées sur des sites de fortune. Le précédent le plus marquant reste 2022, où pendant trois années consécutives d'inondations sans précédent, la capitale a vu tous ses arrondissements touchés, affectant près de 350 000 personnes rien qu'à N'Djamena et près de deux millions à l'échelle nationale, avec 359 structures de santé détruites ou submergées. Et pourtant, année après année, l'État injecte des milliards de francs CFA dans des campagnes de curage des caniveaux, pour aboutir, la saison suivante, exactement au même résultat.
Un cycle de déclarations qui se répète autant que les inondations
Le scénario administratif est devenu aussi prévisible que la météo elle-même. Au printemps, la mairie réunit les entreprises retenues pour le curage ; les autorités communales et ministérielles promettent de « prendre toutes les dispositions préventives » pour que cela n'arrive plus jamais ; les premières pluies arrivent ; les mêmes quartiers (Walia, Ngueli, Kabé, N'Djari) repartent sous les eaux.

Ce n'est pas un hasard météorologique répété par malchance, c'est la preuve que la réponse apportée chaque année n'est pas à la hauteur du problème qu'elle prétend résoudre. MS. Abdelsalam, analyste, chercheur au CEDPE.

Sur la question de l'allocation des marchés de curage, l'opacité elle-même est révélatrice. Dans un pays où le budget national obtient un score de transparence de 4 sur 100 selon l'Enquête sur le budget ouvert, il devient structurellement impossible pour un citoyen de vérifier qui remporte ces marchés, à quel prix, et sur quels critères, ce qui alimente mécaniquement de soupçon, qu'il soit fondé ou non, que ces contrats profiteraient à des sociétés fictives liées à des généraux ou à des proches du pouvoir.
Mais, la question qui se pose, pourquoi le curage seul ne réglera jamais rien ?
Le diagnostic technique, lui, est largement documenté et ne fait pas débat parmi les spécialistes de l'urbanisme tchadien. N'Djamena cumule plusieurs facteurs aggravants : une urbanisation non planifiée avec occupation anarchique de zones pourtant identifiées comme à risque, une gestion défaillante des déchets ménagers qui obstrue les canaux, un réseau de drainage vieillissant et sous-dimensionné, et une situation géographique particulière.

La ville est construite dans une cuvette, au confluent du Chari et du Logone. Dans ce contexte, le curage des caniveaux, aussi nécessaire soit-il, revient à écoper un bateau qui prend l'eau plutôt qu'à colmater la brèche. Il traite un symptôme visible sans s'attaquer à l'absence structurelle d'un système intégré de drainage à l'échelle de la ville, de bassins de rétention, ou d'un véritable plan d'aménagement à long terme.

Ce qui existe déjà et pourquoi ça ne suffit toujours pas ?

"Il serait injuste de prétendre que rien n'a jamais été tenté. Le projet PILIER (Projet intégré pour la lutte contre les inondations et la résilience urbaine), financé avec l'appui de la Banque mondiale, mène depuis 2026 des campagnes de curage mécanique plus systématiques. Le Plan National de Développement « Tchad Connexion 2030 » prévoit, sur le papier, la mobilisation de 30 milliards de dollars pour l'ensemble des infrastructures du pays. Des digues ont été construites après les inondations de 2022". H.S. Agent du ministère de l'aménagement du territoire et de l'urbanisme.

Mais ces initiatives restent, par nature, ponctuelles et réactives. Une réhabilitation de voirie après chaque saison ne remplace pas un plan d'aménagement urbain contraignant, et une opération de curage, aussi bien exécutée soit-elle, ne remplace pas un réseau de drainage dimensionné pour la ville que N'Djamena est réellement devenue, près de deux millions d'habitants aujourd'hui, contre une fraction de ce chiffre au moment de la conception des infrastructures existantes. R. Idriss, agent communal, N'Djamena.
 


Il ne s'agit pas de réinventer la roue.
Il n'est pas si difficile de trouver des exemples de villes qui ont mis en place des infrastructures réduisant réellement la menace de l'eau. Les exemples les plus solides se trouvent ailleurs, parfois tout près de N'Djamena :
Abidjan, en Côte d'Ivoire, a lancé un Programme d'assainissement et de résilience urbaine financé à hauteur de 315 millions de dollars par la Banque mondiale, combinant réhabilitation des réseaux de drainage et démolition des habitations construites illégalement dans les zones à risque. Une mesure politiquement coûteuse, mais dont l'efficacité est aujourd'hui documentée. Kigali, au Rwanda, a réhabilité des zones humides urbaines entières, comme celle de Nyandungu, pour restaurer un drainage naturel tout en créant des emplois verts, dans le cadre d'un projet de 175 millions de dollars ; la ville utilise aussi drones et imagerie satellite pour cartographier les zones à risque, et une politique de logement abordable a freiné l'extension des quartiers informels les plus vulnérables aux crues. Addis-Abeba, en Éthiopie, a vu son programme intégré de développement du logement améliorer la planification urbaine et réduire, de ce fait, l'exposition aux inondations. Dakar, plus proche encore, a équipé le quartier des Parcelles Assainies d'une station de pompage capable de réduire de moitié le niveau de l'eau en quelques heures seulement.
"Le point commun de ces expériences n'est pas la sophistication technologique. Les solutions techniques elles-mêmes sont connues de longue date, mais la volonté politique de les financer dans la durée et de les faire respecter, y compris quand cela suppose des décisions impopulaires comme le déplacement de constructions en zone inondable".  Conseiller à la primature
Alors, c'est quoi la solution ?
Il n'y a pas de solution miracle, mais il y a des priorités claires, régulièrement documentées par les urbanistes qui travaillent sur la question :
Sortir de la logique de l'urgence annuelle pour adopter un plan directeur de drainage pluriannuel, avec des bassins de rétention dimensionnés pour la cuvette de N'Djamena, et non plus seulement des caniveaux curés dans la précipitation à l'approche des pluies. Faire respecter, enfin, les zones inconstructibles identifiées comme à risque d'inondation, ce qui suppose une volonté politique de contrôler l'urbanisation anarchique plutôt que de la tolérer après coup. Publier la liste des attributaires des marchés de curage, leurs montants et les critères de sélection, la transparence ne coûte rien et serait la réponse la plus simple, et la plus immédiate, aux soupçons de détournement qui minent la confiance dans ces dépenses publiques répétées. Créer une structure technique pérenne, du type Agence Municipale des Grands Travaux déjà évoquée dans le débat public, dotée de moyens humains et financiers stables, plutôt que de dépendre chaque année de marchés ponctuels renégociés dans l'urgence. Associer réellement les habitants, dont la mobilisation communautaire de quartier a déjà montré une efficacité réelle sur les petits caniveaux, en complément, non en substitution, de l'action publique à grande échelle.
Tant que la réponse à l'inondation restera une opération de communication annuelle plutôt qu'un chantier d'infrastructure pluriannuel, sincèrement financé et transparent dans son exécution, les mêmes images continueront de faire le tour des réseaux sociaux chaque année, et les mêmes promesses continueront, elles aussi, de se répéter, identiques, la saison suivante. R. Idriss, agent communal, N'Djamena.

Sara H. Salmane et Ramy Haroun
Analystes, Chercheurs associés au CEDPE
Sahel7
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