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Intervention du Dr. Ahmat Yacoub à la téléconférence internationale « Initiatives civiles pour le plan d’action du Forum de partenariat Russie-Afrique pour 2027-2029 »

Jeudi 22 Octobre 2026

Dr. Ahmat Yacoub Dabio,
Expert en gestion de conflits
Président du Centre d'études pour le développement
et la prévention de l'extrémisme - CEDPE


Intervention à la Téléconférence internationale russo-africaine.
« Initiatives civiles pour le plan d’action du Forum de partenariat Russie-Afrique pour 2027-2029 »
Jeudi 22 octobre 2022  (17H 19H) Heure Moscou.


Sujet choisi : La dénonciation des rapports de force, des interventions déstabilisatrices et de leurs conséquences pour l’Afrique — tout en développant une perspective de paix, de coopération et de monde multipolaire.

Mesdames et Messieurs les organisateurs,
Mesdames et Messieurs les intervenants,
Chers participants,
 
Je voudrais, à l’occasion de cette rencontre consacrée aux initiatives civiles pour le partenariat Russie-Afrique, attirer votre attention sur une question qui devrait être au cœur de toutes nos préoccupations : comment construire un monde de paix lorsque certaines des puissances censées garantir la sécurité internationale contribuent, directement ou indirectement, à alimenter les conflits et l’instabilité ?
Nous vivons une période particulièrement préoccupante de l’histoire internationale. Le droit international, le dialogue et les mécanismes de règlement pacifique des différends semblent trop souvent céder la place aux rapports de force. Nous avons progressivement évolué vers un monde dans lequel la puissance militaire, économique ou politique tend à primer sur la justice, tandis que les États les plus faibles se retrouvent contraints de subir les décisions des plus puissants.
Pourtant, la paix ne peut être durable si elle repose sur la loi du plus fort. Elle exige le respect de la souveraineté des États, l’égalité entre les nations, le dialogue et l’application cohérente du droit international, indépendamment de la puissance ou de l’influence des acteurs concernés.

L’expérience des dernières décennies nous invite à tirer des leçons importantes. La déstabilisation de la Libye et l’assassinat de son dirigeant en 2011 ont profondément bouleversé l’équilibre régional. Les conséquences de cette crise ont notamment contribué à la circulation des armes et à la dégradation de la sécurité dans le Sahel, où les groupes terroristes ont progressivement étendu leur influence. Aujourd’hui, cette menace dépasse les frontières sahéliennes et touche également plusieurs pays côtiers d’Afrique de l’Ouest.
L’Irak constitue un autre exemple lourd de conséquences. L’intervention militaire de 2003, justifiée notamment par la présence supposée d’armes de destruction massive, a été menée alors que ces armes n’ont finalement pas été découvertes. La déstabilisation qui a suivi a entraîné des conséquences humaines, politiques et sécuritaires considérables, dont les effets ont dépassé les frontières irakiennes.

Plus généralement, ces expériences montrent qu’une intervention militaire, même présentée comme une solution à une crise, peut engendrer de nouvelles menaces lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’une stratégie politique crédible, d’un processus de réconciliation et d’un engagement durable en faveur de la reconstruction institutionnelle.
Les événements qui concernent aujourd’hui le Venezuela, ainsi que les tensions autour de l’Iran et les risques d’une nouvelle escalade militaire, nous rappellent également l’urgence de privilégier la négociation. Lorsqu’un différend peut être traité par la diplomatie, pourquoi laisser la logique de confrontation prendre le dessus ? Pourquoi engager des ressources considérables dans des guerres dont les populations paient le prix, alors que ces mêmes ressources pourraient financer l’éducation, la santé, la recherche scientifique et le développement ?
La véritable puissance d’un État ne devrait pas se mesurer uniquement à sa capacité de gagner une guerre, mais aussi à sa capacité de prévenir les conflits, de faciliter la paix et de contribuer au progrès de l’humanité.

C’est dans cette perspective que nous devons envisager l’avenir d’un monde multipolaire. La Russie, les pays africains et les autres membres des BRICS peuvent contribuer à l’émergence d’un ordre international plus équilibré, dans lequel aucune puissance ne prétendrait détenir seule le droit de décider du destin des autres nations.
Mais il importe de préciser qu’un monde multipolaire ne doit pas simplement remplacer la domination d’une puissance par celle d’une autre, ni devenir un terrain de rivalités entre blocs. Il doit favoriser un meilleur équilibre international, renforcer le multilatéralisme et ouvrir davantage d’espace aux pays du Sud dans les décisions qui engagent l’avenir collectif.
La coopération entre la Russie et l’Afrique devrait ainsi aller au-delà des seuls échanges économiques, commerciaux, militaires ou diplomatiques. Elle doit également placer au premier plan les initiatives civiles, la prévention des conflits, l’éducation, la jeunesse, la culture, la recherche scientifique et la promotion d’une culture de paix.
A cet égard, les organisations de la société civile, les centres de recherche, les universités, les organisations de jeunesse et les acteurs culturels ont un rôle essentiel à jouer. Ils peuvent contribuer à identifier les causes profondes des conflits, à combattre les discours de haine, à faciliter le dialogue entre les communautés et à proposer des solutions concrètes aux gouvernements et aux organisations internationales.
Pour l’Afrique, cette priorité est fondamentale. Nos populations ne peuvent continuer à supporter les conséquences de conflits qui détruisent les infrastructures, déplacent des millions de personnes, fragilisent les institutions et détournent les ressources nécessaires au développement. Au Sahel et dans le bassin du lac Tchad, l’expérience nous enseigne que les opérations militaires, à elles seules, ne suffisent pas. Elles doivent être accompagnées de politiques de réconciliation, de réintégration socio-professionnelle, de justice et de développement local. Et la contribution de la Russie est primordiale et attendue.
C’est pourquoi je voudrais soumettre trois propositions dans le cadre du plan d’action du Forum de partenariat Russie-Afrique pour 2027-2029.
Premièrement, faire de la prévention des conflits une priorité de la coopération civile russo-africaine, en favorisant les échanges entre chercheurs, universités, centres d’études stratégiques et organisations de la société civile.
Deuxièmement, mettre en place des initiatives communes en faveur de la jeunesse, de l’éducation et de la culture de paix, afin de prévenir la radicalisation, de renforcer la cohésion sociale et d’offrir aux jeunes des perspectives professionnelles et citoyennes.
Troisièmement, promouvoir une diplomatie civile complémentaire aux efforts des États, capable de faciliter le dialogue, de rapprocher les acteurs en conflit et de soutenir les initiatives de médiation et de réconciliation, dans le respect de la souveraineté des peuples et du droit international.
Mesdames et Messieurs,
Les sommes consacrées aux guerres et à la course aux armements représentent des ressources qui ne peuvent être investies simultanément dans les hôpitaux, les écoles, les universités, les infrastructures et les programmes de développement. Sans ignorer les impératifs légitimes de sécurité, nous devons nous interroger collectivement sur le coût humain et économique de la confrontation permanente.
Notre ambition devrait être de faire en sorte que les ressources mobilisées pour détruire deviennent progressivement des moyens de construire ; que les rivalités cèdent la place à la coopération ; et que les peuples cessent d’être les premières victimes des calculs géopolitiques.
Nous souhaitons un monde dans lequel la justice ne dépend pas de la puissance des États, dans lequel la souveraineté n’est pas un privilège réservé aux plus forts et dans lequel la diplomatie prévaut chaque fois qu’une solution pacifique demeure possible.
La Russie, l’Afrique et l’ensemble des partenaires internationaux ont la possibilité de contribuer à cette ambition, à condition que le partenariat repose sur le respect mutuel, la réciprocité, la non-ingérence et une volonté sincère de construire la paix ensemble.
C’est à cette condition que le monde multipolaire pourra représenter non pas une nouvelle confrontation entre puissances, mais une véritable occasion de rééquilibrer les relations internationales et de redonner espoir aux peuples.
Je vous remercie de votre attention.