Le 3 juillet 2026, à Téhéran, des centaines de milliers d'Iraniens vêtus de noir ont afflué vers la grande mosalla pour les funérailles nationales d'Ali Khamenei, tué le 28 février dans l'opération « Epic Fury », une série de frappes israélo-américaines contre sa résidence. Six jours de deuil, un cortège devant traverser cinq villes d'Iran et d'Irak, une inhumation prévue le 9 juillet à Mashhad. Le régime a mis en scène un adieu à la fois religieux et éminemment politique. Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a appelé la population à transformer ces funérailles en cri de vengeance entendu du monde entier. Sur place, les Gardiens de la révolution, l'armée idéologique du régime, occupaient une place centrale, et les témoignages recueillis par la presse évoquaient moins le recueillement que le désir de représailles.
Pour un observateur occidental, cette rhétorique peut sembler être un simple réflexe de propagande de guerre. Elle est cela, certainement. Mais elle s'inscrit aussi dans une tradition culturelle bien plus ancienne, où la vengeance n'est ni une pulsion passagère ni un aveu de faiblesse, c'est un devoir sacré, transmis, patient, et qui peut attendre des décennies avant de trouver sa cible.
La vengeance comme grammaire culturelle
Dans la tradition perse préislamique, la vengeance occupe une place structurante bien avant l'islam lui-même. Le Shahnameh, l'épopée nationale composée par Ferdowsi au Xe siècle, est traversé de cycles de représailles : le meurtre de Siyâvash entraîne des générations de guerre menée par son fils Kay Khosrow pour venger son père ; Rostam lui-même est pris dans des chaînes de vengeance familiale qui traversent plusieurs générations. Ce n'est pas un détail littéraire, cette épopée continue d'irriguer l'imaginaire iranien contemporain, y compris dans le discours officiel du régime, qui aime se présenter comme l'héritier d'une civilisation à la mémoire longue.
À cela s'ajoute la matrice chiite, pour qui le deuil et la vengeance sont intimement liés. Toute la théologie politique chiite est construite autour du martyre de l'imam Hossein à Karbala en 680, et du devoir de ne jamais laisser une injustice impunie. Ce n'est pas un hasard si les manifestants de Téhéran, en apprenant la mort de Khamenei, ont immédiatement recouru au vocabulaire du martyre plutôt qu'à celui du deuil ordinaire. Dans cette grammaire religieuse, un dirigeant tué par un ennemi extérieur devient un Chahid (martyr), et sa mort appelle mécaniquement une réponse.
Le précédent Rushdie : la preuve d'une patience de plusieurs décennies
S'il fallait une démonstration empirique que la vengeance, pour la République islamique, n'a pas de date de péremption, l'affaire Salman Rushdie en est l'exemple le plus documenté.
En février 1989, l'ayatollah Khomeini émet une fatwa condamnant à mort l'écrivain pour son roman Les Versets sataniques, jugé blasphématoire, appelant tous les musulmans du monde à l'exécuter sans délai. Dans les années qui suivent, cette fatwa produit des effets concrets et sanglants bien au-delà des frontières iraniennes. Le traducteur italien de l'ouvrage est poignardé à Milan en 1991, le traducteur japonais est assassiné la même année près de Tokyo, et l'éditeur norvégien est visé par balles à Oslo en 1993. Aucun de ces trois dossiers n'a jamais été pleinement résolu par la justice.
Ce qui frappe surtout, c'est la persistance du dispositif. En 2017, alors que certains espéraient un apaisement, Ali Khamenei lui-même réaffirme, dans une déclaration publique, que le décret de Khomeini reste pleinement valide. En 2024, pour le trente-cinquième anniversaire de la fatwa, il publie une nouvelle déclaration qualifiant le décret d'irrévocable et affirmant que la République islamique ne reculera devant aucun moyen pour défendre ce qu'elle considère comme sacré. Puis, le 12 août 2022, trente-trois ans après la fatwa initiale, Rushdie est agressé au couteau sur une scène de conférence dans l'État de New York par un jeune homme dont les comptes sur les réseaux sociaux affichaient des portraits de Khomeini, de Khamenei et du général Qassem Soleimani.
Ce dossier illustre un mécanisme précis : la vengeance, dans la culture politique du régime iranien, ne s'use pas avec le temps. Elle peut rester dormante pendant une génération entière avant de ressurgir, portée par un individu radicalisé bien après que l'actualité a, en apparence, tourné la page.
D'autres précédents, une même logique
L'affaire Rushdie n'est pas isolée. L'assassinat de dirigeants kurdes-iraniens au restaurant Mykonos à Berlin en 1992, les campagnes ciblant des opposants exilés en Europe dans les années 2010 et 2020, ou encore la promesse de « vengeance sévère » formulée après l'élimination du général Qassem Soleimani en janvier 2020, suivie, des mois plus tard, de frappes de missiles contre la base américaine d'Aïn al-Assad, dessinent tous le même schéma : une déclaration officielle de vengeance, suivie d'une action différée, parfois immédiate, parfois échelonnée sur plusieurs années, menée directement par l'État ou par des relais qu'il peut ensuite désavouer publiquement.
Ce que cela permet d'anticiper et ce qui invite à la prudence
Si l'on applique cette grille de lecture à la situation actuelle, plusieurs pistes se dessinent quant à la manière dont Téhéran pourrait interpréter son serment de vengeance pour Khamenei. Une réponse asymétrique menée par des relais régionaux plutôt qu'une confrontation frontale, une opération différée pour ne pas apparaître comme relevant du régime officiel, ou encore une cible symbolique choisie pour sa portée médiatique plutôt que pour sa valeur stratégique, à l'image du choix de Rushdie, un écrivain sans protection étatique, plutôt qu'une cible militaire directement défendue.
Il faut cependant nuancer cette lecture. Le nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, est lui-même blessé et n'a pas assisté aux funérailles publiques par crainte d'un attentat, signe d'une vulnérabilité inhabituelle pour l'institution. Des rumeurs de dissensions internes circulent, et une partie des analystes considère que la rhétorique de vengeance sert d'abord un objectif de politique intérieure, ressouder un régime fragilisé, plutôt que d'annoncer une action extérieure imminente. La vengeance perse est patiente ; elle n'est pas nécessairement immédiate, et la bravade publique n'équivaut pas toujours à une capacité opérationnelle réelle.
Une culture à ne pas caricaturer
Il serait toutefois réducteur de présenter la vengeance comme un trait figé de la « mentalité perse ». C'est une ressource politique que le régime mobilise consciemment, au même titre que d'autres États instrumentalisent des récits nationaux à des fins de mobilisation. La société iranienne elle-même est profondément divisée sur ces questions, et nombre d'Iraniens rejettent cette rhétorique belliciste. Ce qui est documenté, en revanche, c'est la capacité du système à faire vivre une menace sur le très long terme, l'affaire Rushdie le prouve sur plus de trois décennies, et c'est cette dimension-là qui mérite d'être surveillée dans les mois et les années qui suivront l'enterrement d'Ali Khamenei.
Analyse à partir de plusieurs sources
Par Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Ancien conseiller du Médiateur de la République
Expert en Gestion de Conflits
Président du CEDPE
yacoubahmat0@gmail.com
Pour un observateur occidental, cette rhétorique peut sembler être un simple réflexe de propagande de guerre. Elle est cela, certainement. Mais elle s'inscrit aussi dans une tradition culturelle bien plus ancienne, où la vengeance n'est ni une pulsion passagère ni un aveu de faiblesse, c'est un devoir sacré, transmis, patient, et qui peut attendre des décennies avant de trouver sa cible.
La vengeance comme grammaire culturelle
Dans la tradition perse préislamique, la vengeance occupe une place structurante bien avant l'islam lui-même. Le Shahnameh, l'épopée nationale composée par Ferdowsi au Xe siècle, est traversé de cycles de représailles : le meurtre de Siyâvash entraîne des générations de guerre menée par son fils Kay Khosrow pour venger son père ; Rostam lui-même est pris dans des chaînes de vengeance familiale qui traversent plusieurs générations. Ce n'est pas un détail littéraire, cette épopée continue d'irriguer l'imaginaire iranien contemporain, y compris dans le discours officiel du régime, qui aime se présenter comme l'héritier d'une civilisation à la mémoire longue.
À cela s'ajoute la matrice chiite, pour qui le deuil et la vengeance sont intimement liés. Toute la théologie politique chiite est construite autour du martyre de l'imam Hossein à Karbala en 680, et du devoir de ne jamais laisser une injustice impunie. Ce n'est pas un hasard si les manifestants de Téhéran, en apprenant la mort de Khamenei, ont immédiatement recouru au vocabulaire du martyre plutôt qu'à celui du deuil ordinaire. Dans cette grammaire religieuse, un dirigeant tué par un ennemi extérieur devient un Chahid (martyr), et sa mort appelle mécaniquement une réponse.
Le précédent Rushdie : la preuve d'une patience de plusieurs décennies
S'il fallait une démonstration empirique que la vengeance, pour la République islamique, n'a pas de date de péremption, l'affaire Salman Rushdie en est l'exemple le plus documenté.
En février 1989, l'ayatollah Khomeini émet une fatwa condamnant à mort l'écrivain pour son roman Les Versets sataniques, jugé blasphématoire, appelant tous les musulmans du monde à l'exécuter sans délai. Dans les années qui suivent, cette fatwa produit des effets concrets et sanglants bien au-delà des frontières iraniennes. Le traducteur italien de l'ouvrage est poignardé à Milan en 1991, le traducteur japonais est assassiné la même année près de Tokyo, et l'éditeur norvégien est visé par balles à Oslo en 1993. Aucun de ces trois dossiers n'a jamais été pleinement résolu par la justice.
Ce qui frappe surtout, c'est la persistance du dispositif. En 2017, alors que certains espéraient un apaisement, Ali Khamenei lui-même réaffirme, dans une déclaration publique, que le décret de Khomeini reste pleinement valide. En 2024, pour le trente-cinquième anniversaire de la fatwa, il publie une nouvelle déclaration qualifiant le décret d'irrévocable et affirmant que la République islamique ne reculera devant aucun moyen pour défendre ce qu'elle considère comme sacré. Puis, le 12 août 2022, trente-trois ans après la fatwa initiale, Rushdie est agressé au couteau sur une scène de conférence dans l'État de New York par un jeune homme dont les comptes sur les réseaux sociaux affichaient des portraits de Khomeini, de Khamenei et du général Qassem Soleimani.
Ce dossier illustre un mécanisme précis : la vengeance, dans la culture politique du régime iranien, ne s'use pas avec le temps. Elle peut rester dormante pendant une génération entière avant de ressurgir, portée par un individu radicalisé bien après que l'actualité a, en apparence, tourné la page.
D'autres précédents, une même logique
L'affaire Rushdie n'est pas isolée. L'assassinat de dirigeants kurdes-iraniens au restaurant Mykonos à Berlin en 1992, les campagnes ciblant des opposants exilés en Europe dans les années 2010 et 2020, ou encore la promesse de « vengeance sévère » formulée après l'élimination du général Qassem Soleimani en janvier 2020, suivie, des mois plus tard, de frappes de missiles contre la base américaine d'Aïn al-Assad, dessinent tous le même schéma : une déclaration officielle de vengeance, suivie d'une action différée, parfois immédiate, parfois échelonnée sur plusieurs années, menée directement par l'État ou par des relais qu'il peut ensuite désavouer publiquement.
Ce que cela permet d'anticiper et ce qui invite à la prudence
Si l'on applique cette grille de lecture à la situation actuelle, plusieurs pistes se dessinent quant à la manière dont Téhéran pourrait interpréter son serment de vengeance pour Khamenei. Une réponse asymétrique menée par des relais régionaux plutôt qu'une confrontation frontale, une opération différée pour ne pas apparaître comme relevant du régime officiel, ou encore une cible symbolique choisie pour sa portée médiatique plutôt que pour sa valeur stratégique, à l'image du choix de Rushdie, un écrivain sans protection étatique, plutôt qu'une cible militaire directement défendue.
Il faut cependant nuancer cette lecture. Le nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, est lui-même blessé et n'a pas assisté aux funérailles publiques par crainte d'un attentat, signe d'une vulnérabilité inhabituelle pour l'institution. Des rumeurs de dissensions internes circulent, et une partie des analystes considère que la rhétorique de vengeance sert d'abord un objectif de politique intérieure, ressouder un régime fragilisé, plutôt que d'annoncer une action extérieure imminente. La vengeance perse est patiente ; elle n'est pas nécessairement immédiate, et la bravade publique n'équivaut pas toujours à une capacité opérationnelle réelle.
Une culture à ne pas caricaturer
Il serait toutefois réducteur de présenter la vengeance comme un trait figé de la « mentalité perse ». C'est une ressource politique que le régime mobilise consciemment, au même titre que d'autres États instrumentalisent des récits nationaux à des fins de mobilisation. La société iranienne elle-même est profondément divisée sur ces questions, et nombre d'Iraniens rejettent cette rhétorique belliciste. Ce qui est documenté, en revanche, c'est la capacité du système à faire vivre une menace sur le très long terme, l'affaire Rushdie le prouve sur plus de trois décennies, et c'est cette dimension-là qui mérite d'être surveillée dans les mois et les années qui suivront l'enterrement d'Ali Khamenei.
Analyse à partir de plusieurs sources
Par Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Ancien conseiller du Médiateur de la République
Expert en Gestion de Conflits
Président du CEDPE
yacoubahmat0@gmail.com