« Je ne suis plus un homme politique. Je suis aujourd'hui un chercheur indépendant, engagé dans l'analyse, la prévention et la gestion des conflits. »
Docteur Ahmat Yacoub, vous êtes auteur et coauteur d'environ 45 ouvrages, essentiellement consacrés à la gestion, à la prévention des conflits et aux questions de sécurité. Pourtant, vous parlez très peu de vous-même, de votre vie et de votre parcours. Qui est réellement Ahmat Yacoub ?
Je suis profondément attaché aux droits de l'Homme et je ne peux rester indifférent face à l'injustice, aux violences et aux violations des droits fondamentaux. Mon engagement n'est donc pas celui d'un parti ou d'un courant politique. Il est avant tout celui d'un chercheur qui considère que la connaissance doit contribuer à prévenir les conflits et, surtout, à sauver des vies humaines.
Mais vous avez effectivement eu, dans le passé, une activité politique. Pouvez-vous nous en parler ?
C'est exact. Une partie de ma vie a été consacrée à la politique. Mais j'ai décidé de tourner cette page en 2009, l'année où j'ai renoncé à mes activités politiques pour rejoindre le régime en place, en tant que conseiller auprès du Médiateur de la République. Cette expérience a constitué pour moi un véritable tournant : c'est à partir de là que je me suis progressivement spécialisé dans la recherche, l'analyse, la gestion et la prévention des conflits.
J'ai compris que l'on pouvait aussi servir son pays autrement que par la politique, par la connaissance, la recherche et la prévention. C'est dans cette logique que j'ai poursuivi ma formation et obtenu en France un doctorat en sociologie, avec une spécialisation liée à la gestion et à la prévention des conflits.
Mais revenons à notre question initiale. Qui est l'homme derrière le chercheur ?
Je pourrais parler de mon parcours, de mes publications ou des institutions que j'ai dirigées. Mais ma vie personnelle, en elle-même, n'a pas beaucoup d'importance au regard des immenses difficultés auxquelles notre monde est confronté, les guerres, les violences, les déplacements forcés, les injustices. Ce qui m'importe davantage, c'est ce que je peux apporter, aussi modestement que possible, à la recherche de solutions.
Je voudrais d'ailleurs profiter de cet entretien pour m'adresser à ceux qui réagissent parfois avec violence à nos analyses : un chercheur n'est pas un ennemi. On peut contester son analyse, démontrer qu'il se trompe, c'est même le principe du débat scientifique. Mais le menacer ou le diffamer parce que son analyse dérange revient à refuser le débat et la liberté de pensée.
« J'ai vu les conséquences de la violence sur les populations, sur ma propre famille (...) Le sang est rouge. »
Qu'est-ce qui vous a réellement conduit vers la recherche sur les conflits ?
J'ai vécu, observé et parfois traversé des périodes de conflits et de grandes turbulences politiques. Notre maison à Abéché a été bombardée, pulvérisée, lors des affrontements armés de février 1979, ma mère et ma petite sœur ont été tuées sur le champ, mon père grièvement blessé et retiré des décombres.
J'ai compris qu'un conflit ne commence jamais véritablement le jour où les armes se mettent à parler. Avant les armes, il y a des frustrations, des injustices, des exclusions, des manipulations, des erreurs politiques, l'incapacité à dialoguer. C'est pourquoi je me suis davantage intéressé à la prévention qu'à la simple gestion des crises : identifier les causes suffisamment tôt, avant que la situation ne dégénère.
Vous êtes également père d'une famille nombreuse, avec dix enfants. Parlez-nous un peu de vos origines.
Je suis moi-même issu d'une famille modeste et nombreuse, nous sommes 18 frères et sœurs. Aujourd'hui, je suis père de dix enfants, six garçons et quatre filles, dont quatre juristes.
Mon père est tchadien, Maba (Ouaddaï), originaire du village de Galgas, au sud d'Abéché, à vol d'oiseau de Chokeyen. Enseignant de profession, il avait poursuivi ses études à l'université d'Al-Azhar, en Égypte, où il a rencontré ma mère, une Égyptienne du village de Toukh, près du Caire. Cette double origine familiale a constitué une partie importante de mon identité. J'ai grandi entre plusieurs références, plusieurs histoires, ce qui m'a aidé à comprendre que les sociétés ne peuvent pas être enfermées dans des catégories simplistes.
Votre parcours scolaire n'a pourtant pas été linéaire. Pouvez-vous nous le raconter ?
Mon parcours a été atypique, jalonné de réussites et d'échecs. J'ai commencé l'école primaire à Biltine, puis à Abéché, avant d'intégrer le lycée national franco-arabe, brutalement interrompu en classe de quatrième. Le contexte politique était alors tendu ; j'entendais chaque soir, en servant le thé à mon père et ses amis, les critiques contre le régime "Kirdi" de Tombalbaye. Ces échanges m'ont profondément marqué, j'ai abandonné l'école pour rejoindre la rébellion armée du Frolinat.
En 1979, profitant de la réconciliation nationale, j'ai repris le chemin de l'école, croyant avec naïveté que notre lutte armée avait abouti. L'histoire montre pourtant que nous avons commis une faute en détruisant les structures administratives du pays, renforçant tribalisme, corruption et désordre. Chaque fois que j'y repense, je présente des excuses au plus profond de moi-même. Mais cette expérience m'a appris qu'il n'est jamais trop tard pour reprendre le chemin du savoir.
Si vous deviez résumer votre parcours en quelques mots ?
Je dirais simplement que je suis un homme qui a beaucoup cherché à comprendre. J’ai traversé la politique, les conflits et les ruptures, avant de reprendre mes études non sans mal, ma famille n’ayant pas les moyens de financer mon parcours. J’ai étudié par intermittence, tout en me lançant très jeune dans le commerce pour subvenir à mes besoins et payer mes études. J'ai été inscrit en seconde après un examen. En 1982, j'ai obtenu le baccalauréat en arabe, puis un master1 en langues et traduction à Al-Azhar, une formation en traductologie à l'ESIT (Dauphine), un master II en relations internationales et histoire, puis une thèse de doctorat en sociologie sur la gestion des conflits à travers la médiation.
Je ne prétends pas détenir la vérité. Je cherche à comprendre les phénomènes qui déchirent nos sociétés. Si mes travaux permettent à un décideur de mieux comprendre une crise, à une communauté d'éviter un conflit, ou à un jeune chercheur de s'intéresser à la prévention de la violence, mon travail n'aura pas été inutile.
Est-il vrai que la tentative d'arrestation à N'Djamena serait liée à votre supposée appartenance à l'opposition politico-militaire ?
La junte sait parfaitement que je n'en fais pas partie, mais elle s'efforce de diffuser cette idée auprès de ses partenaires étrangers. Un représentant d'une ONG internationale m'a confié qu'un proche du régime m'avait décrit comme « un serpent à double tête ». En 2021 déjà, j'avais échappé à une agression à domicile et m'étais retiré à Istanbul deux ans. Cette fois, début mai 2024, à la veille de l'annonce des résultats de la présidentielle, deux véhicules ont fait irruption chez moi pour m'arrêter, m'enlever ou m'éliminer. Dieu m'a sauvé : j'étais en mission à l'étranger pendant cet événement.
Je ne suis jamais allé à Port-Soudan, ce qui relève encore de la propagande de la junte. Le CEDPE, partenaire de l'Union africaine, a proposé une feuille de route sur la paix au Soudan, envoyée à tous les belligérants — rejetée par les deux camps.
Qu'est-ce que votre centre d'études a apporté de plus au Tchad ?
En sept années d'existence, le CEDPE a injecté plus d'un demi-million de dollars dans ses activités : des centaines de jeunes formés par des sessions et conférences, dix salariés ayant bénéficié d'une expérience professionnelle stable, et un rayonnement institutionnel plaçant le Tchad dans un réseau international d'échanges académiques et stratégiques. Au-delà des chiffres, la véritable valeur ajoutée du CEDPE réside dans son rôle de catalyseur de savoir et de vecteur de paix.