Par Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Expert en Gestion de Conflits
Président du CEDPE
yacoubahmat0@gmail.com
L'Algérie se dirige-t-elle vers une prise de responsabilité stratégique en Afrique ? C'est ce que suggèrent plusieurs signaux concordants observés ces dernières semaines, en particulier depuis la tentative de coup d'État déjouée dans la nuit du 28 au 29 août 2026 à Niamey. La diplomatie algérienne, longtemps réputée discrète et hostile à toute projection militaire au-delà de ses frontières, semble avoir amorcé une inflexion notable dans sa lecture de l'espace sahélien et soudanais.
Premier signal, et non des moindres, Alger a dépêché des moyens aériens militaires en soutien à Niamey pendant la crise, une mobilisation confirmée par plusieurs sources concordantes. Ce geste rompt avec la doctrine de non-ingérence qui a longtemps caractérisé la politique extérieure algérienne — en 2023 déjà, lors du coup d'État initial contre Mohamed Bazoum, l'Algérie s'était bornée à des mises en garde diplomatiques contre toute intervention militaire de la CEDEAO, sans jamais engager de moyens propres. Le contraste avec la mobilisation aérienne de 2026 est donc significatif. Il marque le passage d'une diplomatie de la retenue à une diplomatie de la présence.
Le Tchad, cité par un témoin mais épargné par le communiqué officiel. Sur le dossier tchadien, il faut distinguer deux niveaux de discours bien différents. D'un côté, le capitaine Roger Gabriel, dans son témoignage diffusé le 2 septembre sur la télévision d'État Sahel RTN, a bien cité nommément le Tchad parmi les acteurs étrangers impliqués dans la tentative de déstabilisation, aux côtés de la France, du Bénin, de la Côte d'Ivoire et de la CEDEAO. De l'autre, la position officielle du gouvernement nigérien, d'abord le communiqué du Conseil des ministres du 4 septembre, puis la déclaration du porte-parole gouvernemental autour du 6 septembre, a imputé la tentative de coup d'État à « la France et ses valets africains », sans désigner explicitement les pays cités par ailleurs, dont le Tchad. Plusieurs observateurs spécialisés sur le Niger ont eux-mêmes relevé cette omission comme une variation notable par rapport aux accusations précédentes.
C'est précisément cet écart entre le témoignage individuel et la retenue officielle qui interroge, et qui pourrait bien trouver son explication dans une médiation algérienne discrète. Selon des sources diplomatiques proches du dossier, suivies de près par des chercheurs spécialisés sur la région, l'Algérie aurait envoyé discrètement un émissaire à N'Djamena. Il ne s'agirait pas d'enquêter ou d'accuser le Tchad, mais de transmettre un message selon lequel il n'est pas dans l'intérêt des deux chefs militaires au pouvoir au Tchad et au Niger de tomber dans le piège stratégique des grandes puissances étrangères.
Ce mobile tchadien, au demeurant, ne manque pas de vraisemblance. Une analyse relayée par des médias algériens évoque un colonel tchadien qui aurait lui-même contacté le capitaine nigérien pour l'informer d'un soutien imminent de la France aux mutins, ce qui déplacerait la responsabilité tchadienne du simple soupçon vers l'indice concret, sans toutefois constituer une preuve définitive. Selon cette source, un mobile plausible existerait. Accusé d'héberger sur son territoire des rebelles nigériens formés et équipés par la France et la Libye, le chef de la junte tchadienne, le maréchal Mahamat Idriss Déby, entretiendrait un vrai différend avec la junte nigérienne, qui accueille, quant à elle, des officiers tchadiens opposés à son régime. En y ajoutant le rapprochement croissant entre N'Djamena et Saddam Haftar, dont les tensions personnelles avec la junte nigérienne se sont nettement intensifiées ces derniers mois, se dessine l'image d'un axe informel Tchad-camp Haftar, peut-être plus impliqué dans les affaires nigériennes que ne le laisse entendre la position officielle de neutralité affichée par N'Djamena. MS. Abdelsalam; analyste, chercheur associé au CEDPE.
Une doctrine cohérente, ni ingérence extérieure, ni parti pris. Le fil conducteur de cette nouvelle posture algérienne, qu'il s'agisse du dossier nigérien ou du dossier soudanais, semble être une doctrine relativement cohérente. les crises africaines doivent se résoudre par des acteurs africains, sans que les puissances extérieures, la France en tête sur le dossier sahélien, les Émirats arabes unis sur le dossier soudanais, n'instrumentalisent la fragilité des États de la région pour servir leurs intérêts propres. Sur le Soudan, cette doctrine se traduit par un refus algérien de prendre parti pour l'un des deux belligérants, l'armée soudanaise ou les FSR, et par un plaidoyer pour une solution portée par les Soudanais eux-mêmes plutôt qu'imposée ou influencée de l'extérieur.
Cette position place cependant l'Algérie face à une contradiction délicate à assumer dans la durée. Le Tchad, précisément l'État qu'elle chercherait à préserver d'un piège stratégique occidental au Niger, est simultanément cité dans plusieurs rapports internationaux comme corridor de transit pour l'appui militaire émirati aux FSR, un rôle qui ferait du Tchad un allié objectif de l'un des deux camps soudanais, en contradiction frontale avec la neutralité que prône Alger. Convaincre N'Djamena de s'aligner sur une posture de neutralité authentique suppose donc, de la part de l'Algérie, une franchise qu'elle n'a pour l'instant pas eu à démontrer publiquement, celle de nommer ouvertement cette contradiction, plutôt que de la traiter uniquement par la voie d'émissaires discrets. Sarah H. Salmane, analyste, chercheure associée au CEDPE.
Ce que cela dit du rôle régional algérien en construction. Si cette lecture se confirme dans les semaines à venir, l'Algérie ne se contente plus d'observer le glissement du Sahel vers de nouvelles configurations d'alliances, elle cherche activement à en façonner les contours, en misant sur son autorité diplomatique historique plutôt que sur une présence militaire durable. Reste à savoir si cette stratégie d'influence, fondée sur la discrétion et l'entregent plutôt que sur la démonstration de force, suffira à peser durablement face à des acteurs comme la France, les Émirats, la Russie via l'Africa Corps, qui, eux, n'hésitent pas à s'engager de façon plus visible et plus assumée dans les rapports de force sahéliens et soudanais.
Sahel7
www.centrerecherche.com