En politique internationale, les mots ont leur importance. Parfois, une simple phrase révèle une transformation géopolitique plus profonde.
Lors d’une récente interview accordée à Fox News, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a répondu à l’affirmation du vice-président américain JD Vance selon laquelle les États-Unis seraient le seul allié véritablement important d’Israël, en apportant une nuance. « Nous avons quelques autres amis, comme un petit pays appelé l’Inde. Il compte 1,4 milliard d’habitants, et nous bénéficions d’un soutien considérable là-bas », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il observait régulièrement de nombreuses manifestations de soutien à Israël en provenance de l’Inde sur les réseaux sociaux.
On appréciera l’usage laudatif du terme « petit pays » pour l’Etat le plus peuplé du monde.
Pendant plusieurs décennies, l’architecture diplomatique d’Israël reposait principalement sur son partenariat stratégique avec les États-Unis. Cette alliance reste inégalée sur les plans militaire, politique et technologique. Netanyahu a lui-même rappelé que le président Donald Trump demeure « le plus grand ami » qu’Israël ait jamais eu à la Maison-Blanche.
Cependant, des turbulences sont apparues ces derniers mois et Israël s’emploie à s’autonomiser davantage, même vis-à-vis de son principal allié. Nouer d’autres alliances participe de cette stratégie.
Le choix de mentionner publiquement l’Inde révèle une évolution importante : Israël considère de plus en plus New Delhi comme l’un de ses partenaires mondiaux les plus précieux.
Cette évolution ne s’est pas produite du jour au lendemain.
Depuis l’arrivée au pouvoir du Premier ministre Narendra Modi en 2014, les relations entre l’Inde et Israël se sont considérablement développées. La coopération dans le domaine de la défense s’est approfondie, le partage de renseignements s’est intensifié, et la collaboration s’étend désormais à l’agriculture, à la gestion de l’eau, à la cybersécurité, à l’intelligence artificielle et à l’innovation. L’Inde est devenue l’un des plus grands clients d’Israël dans le secteur de la défense, tandis que les entreprises israéliennes considèrent de plus en plus l’Inde comme un marché stratégique et un partenaire technologique de long terme.
Ce qui rend cette relation particulièrement remarquable est qu’elle s’est développée sans que l’Inde abandonne son soutien historique à une solution à deux États ni ses liens traditionnels avec le peuple palestinien. New Delhi cherche à maintenir un équilibre pragmatique : renforcer sa coopération avec Israël tout en poursuivant son engagement humanitaire auprès des Palestiniens et en conservant un dialogue avec les principaux acteurs du Moyen-Orient.
Les propos de Netanyahu mettent donc en lumière bien plus qu’une simple proximité bilatérale. Ils reflètent l’importance croissante des puissances émergentes dans la construction du paysage diplomatique actuel.
Pour l’Europe, et notamment pour la France, cette évolution mérite d’être observée avec attention plutôt qu’avec inquiétude.
L’Inde occupe aujourd’hui une position unique. Elle est membre des BRICS, participe activement au Quad, est un partenaire stratégique de la France, un partenaire majeur d’Israël dans le domaine de la défense, et une voix de plus en plus influente du Sud global. Peu de pays disposent d’un réseau international aussi diversifié.
La référence de Netanyahu à l’Inde ne visait donc pas à minimiser le rôle des États-Unis, mais plutôt à reconnaître une réalité plus large : le système international devient de plus en plus interconnecté, avec une influence répartie entre un nombre croissant d’acteurs.
D’une certaine manière, osons une analogie : cette relation spéciale entre l’Inde et l’Etat hébreu participe de la même démarche que les Accords d’Abraham qui visent à rapprocher l’Occident de l’Orient, Israël et le monde arabo-musulman.
Michel Taube