Sous la loupe

L'utilisation des réseaux sociaux est comme l'utilisation de la drogue.

Vendredi 24 Juillet 2026

On ne prive pas brutalement une personne dépendante de ce dont elle dépend sans mettre en place, en parallèle, un mécanisme d'accompagnement digne de ce nom.


Le 21 juillet 2026, le Parlement français a définitivement adopté une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, une première en Europe. Le texte, porté par la députée Laure Miller et soutenu par Emmanuel Macron, s'appliquera dès le 1er septembre 2026 pour les nouveaux comptes, et à partir du 1er janvier 2027 pour les comptes déjà existants, qui devront être fermés. Il s'accompagne d'une interdiction du téléphone portable dans les lycées, déjà en vigueur depuis 2018 de la maternelle au collège, mais dont l'application peine encore, sur le terrain, à être pleinement respectée.
 
Mieux vaut tard que jamais. Un précédent qui éclaire le débat. Ce sursaut tardif rappelle un épisode plus ancien, souvent convoqué dans les débats sur l'éducation en France. En 2005, après les émeutes urbaines qui ont suivi la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois, plus de 28 000 véhicules incendiés sur l'ensemble de l'année, dont plusieurs milliers durant les trois semaines de troubles les plus intenses, une partie de l'opinion française a pointé du doigt la responsabilité éducative des parents, notamment immigrés ou d'origine étrangère. Certains de ces parents ont répondu par un argument resté dans les mémoires, l’échec n'était pas le leur, mais celui d'un modèle éducatif occidental qui leur avait progressivement retiré toute autorité corrective sur leurs propres enfants. Pendant des années, nombre de parents se sont retrouvés contraints d'observer, impuissants, des comportements filiaux qu'ils désapprouvaient, leurs enfants ayant grandi avec l'idée d'une liberté individuelle érigée en principe quasi absolu. Ce n'est que bien plus tard, avec retard, que des responsables politiques ont commencé à demander aux parents de « reprendre la main », une injonction devenue largement irréalisable après des années où le cadre légal et culturel avait, dans les faits, affaibli leur autorité.
Une partie des cultures dites orientales s'est toujours montrée plus réticente face à l'usage non encadré des réseaux sociaux par les adolescents. Mais les parents issus de ces cultures, une fois installés en Occident, se sont souvent retrouvés contraints de s'aligner sur les normes ambiantes, sous peine d'isoler davantage leurs enfants, et d'en subir, ensuite, les conséquences.
« Avant, l'enfant était dans la rue ». Le sociologue Servet Ertul
[1], ancien vice-président d'un département de sociologie dans une université française, résume ce basculement en une formule frappante :
« Dans le passé, l'enfant se trouvait dans la rue, où la société tout entière exerçait une forme de surveillance diffuse ; aujourd'hui, il est enfermé dans une pièce, et choisit seul son monde, sans que personne ne sache plus vraiment avec qui il échange, ni ce qu'il y fait ».
 Les réseaux sociaux ne sont pas intrinsèquement nuisibles. Utilisés avec discernement par un adulte, ils demeurent un outil comme un autre. Mais il faut admettre qu'un enfant insuffisamment accompagné y est particulièrement vulnérable à des influences qu'on y trouve sans effort (réseaux mafieux, escroqueries, promotion de la drogue, prostitution, propagande terroriste). Combien d'enfants ont été recrutés par Daech en Syrie et en Irak après avoir été approchés en ligne ? Combien de familles ont, depuis, payé le prix de cette vulnérabilité ?
 
Le procès de l'incohérence occidentale. Et voilà que le même Occident qui, hier encore, condamnait toute entrave à l'accès des enfants aux réseaux sociaux au nom de la liberté individuelle, se réveille aujourd'hui pour légiférer en sens inverse. Ce mouvement de balancier n'est pas anodin. Passer d'une permissivité quasi totale à une interdiction brutale, sans transition ni accompagnement, relève d'un comportement lui-même excessif. On a laissé des enfants s'immerger dans les réseaux sociaux sans jamais anticiper sérieusement les conséquences ; on revient aujourd'hui sur cette décision avec la même précipitation.
 
Sevrer, pas seulement interdire. L'éloignement des enfants des réseaux sociaux est une nécessité que peu contestent sérieusement aujourd'hui, les chiffres parlent d'eux-mêmes : en France, 58 % des 12-17 ans déclarent consulter quotidiennement les réseaux sociaux, et un adolescent sur deux y passe entre deux et cinq heures par jour. Mais cette nécessité doit être pensée comme un processus, accompagné de mesures de soutien réelles, et non comme un simple interrupteur qu'on actionne du jour au lendemain. Il faut expliquer à ces adolescents, patiemment, que cet éloignement sert leur propre intérêt, car l'utilisation des réseaux sociaux, pour beaucoup d'entre eux, s'apparente bel et bien à une forme de dépendance. On ne prive pas brutalement une personne dépendante de ce dont elle dépend sans mettre en place, en parallèle, un mécanisme d'accompagnement digne de ce nom. Une loi peut fixer une date. Elle ne suffit pas, à elle seule, à organiser le sevrage.


Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Expert en gestion de conflits
Président du CEDPE
yacoubahmat0@gmail.com
www.centrerecherche.com