La bataille du Kordofan : l'épreuve de force qui va décider du Soudan

Vendredi 29 Mai 2026

La bataille du Kordofan dira qui contrôle le centre du Soudan. Elle ne dira pas comment reconstruire un pays dévasté par trois ans de guerre totale.


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Le Kordofan est devenu le principal théâtre de la guerre qui oppose depuis décembre 2023 l'armée soudanaise aux Forces de soutien rapide. Ce n'est pas une bataille parmi d'autres. C'est le nœud géographique, logistique et symbolique autour duquel se joue désormais le destin entier du Soudan et les deux belligérants le savent.

Pourquoi le Kordofan est décisif
La région est divisée en trois États fédéraux (le Kordofan du Nord, le Kordofan du Sud et le Kordofan de l'Ouest). Son importance stratégique tient au fait qu'elle est située au centre du Soudan, séparant le Darfour, fief des FSR, des zones orientales où l'armée a récemment chassé les paramilitaires, en particulier dans la région de Khartoum. Qui tient le Kordofan coupe l'adversaire en deux. Pour les FSR, le perdre signifie l'isolement du Darfour et l'étranglement logistique. Pour l'armée, le consolider ouvre la voie à une reconquête du Darfour depuis l'est.
Le siège de Dilling par les FSR visait précisément à empêcher l'armée de progresser vers l'ouest en direction d'AlFoula, la capitale du Kordofan Ouest. Une telle avancée ouvrirait la voie à l'armée pour pénétrer dans le Darfour Est. La géographie militaire est impitoyable car chaque ville, chaque axe routier est un verrou.

L'arsenal des FSR constitué de chars et blindés émiratis
Face à l'avancée de l'armée soudanaise, les FSR ont engagé un réarmement massif. Des colonnes de chars et de véhicules blindés lourds ont été aperçues et filmées en déplacement vers le front du Kordofan (images filmées et publiées par les FSR sur les réseaux sociaux). Les Émirats arabes unis ont fourni aux FSR des systèmes de défense aérienne autour du Darfour et du Kordofan, rendant plus difficile pour l'armée soudanaise l'utilisation de ses avions de chasse et de ses drones car les appareils risquant d'être abattus. Le ministère soudanais des Affaires étrangères a accusé les Émirats arabes unis de soutenir ces opérations, qualifiant leur implication d'« escalade dangereuse » et de « violation flagrante du droit international ». Abou Dhabi dément.
Ce réarmement blindé change la nature du combat. Les FSR, longtemps connues pour leur tactique de guérilla mobile sur pick-up, montrent pour la première fois une capacité de guerre conventionnelle à grande échelle, avec des blindés capables d'enfoncer des lignes de défense fixes, de prendre des villes tenues et d'exploiter une percée en profondeur.

La riposte de l'armée grâce aux drones et une supériorité aérienne retrouvée
L'armée soudanaise répond sur le même registre technologique, mais en cherchant à reprendre la supériorité aérienne que les systèmes anti-aériens émiratis lui avaient partiellement retirée. Avec la perspective de la réception de nouveaux aéronefs et d'autres systèmes, les analystes estiment que l'armée pourrait retrouver une certaine supériorité aérienne, tout en avertissant que la formation et l'intégration des équipements prendront du temps.
L'utilisation de drones par les deux camps s'étend de plus en plus au-delà du Kordofan et du Darfour, vers le Nil Bleu, le Nil Blanc et Khartoum. Les drones armés concentrent désormais plus de 80 % des morts civiles liées au conflit, selon l'ONU. Une frappe récente illustre cette escalade dans l'horreur. Au moins 28 civils ont été tués sur un marché bondé du Kordofan par une frappe de drone, aucune des deux parties n'ayant revendiqué l'attaque.
L'armée soudanaise a mis fin à un siège de près de deux ans imposé par les FSR à la ville de Dilling, dans le Kordofan du Sud, affirmant avoir infligé de lourdes pertes humaines et matérielles aux paramilitaires. Elle contrôle également des villes clés telles qu'Um Rawaba et Al-Rahd, et a renforcé sa présence le long des routes reliant El-Obeid à Bara afin d'empêcher toute infiltration des FSR. En réalité, la sécurité des axes reliant la ville de de Dilling n'est pas totalement sûre, en raison des poches de résistance des FSR qui perturbent de temps en temps le trafic commercial. 

Un basculement des soutiens régionaux
Ce qui rend cette bataille véritablement décisive, c'est qu'elle concentre pour la première fois tous les parrainages extérieurs. Du côté des FSR, les Émirats arabes unis, le Tchad, la Libye de Haftar comme corridor logistique, et l'Éthiopie comme base arrière documentée depuis début 2026. Du côté de l'armée, plusieurs pays ont renforcé leur coopération militaire avec les Forces armées soudanaises, et les visites diplomatiques du général Al-Bourhane dans plusieurs capitales régionales ont contribué à consolider la position de l'armée. L'Égypte fournit drones et soutien en renseignement. La Turquie livre des Bayraktar. L'Iran qui a cessé, depuis octobre 2025, toute coopération, après la guerre au moyen orient, l'opposant aux Etats-unis, aurait livré par le passé des drones Shahed.

Le prix humain : 65 000 déplacés supplémentaires
Près de 65 000 civils ont fui la région du Kordofan au cours des trois derniers mois en raison d'une insécurité croissante, dont 43 000 du Kordofan du Nord et 22 000 du Kordofan du Sud, selon l'Organisation internationale pour les migrations. L'ONU avertit qu'une probable intensification des hostilités au Kordofan exposera les civils à un risque accru d'attaques de représailles et de nouveaux déplacements à grande échelle, en particulier dans les villes d'El-Obeid et de Dilling. Autour de Babanousa, environ 177 000 habitants ont été contraints de fuir depuis le début du siège il y a plus de deux ans.

Décisive, mais à quel prix ?
La bataille du Kordofan sera probablement décisive sur le plan militaire. Mais « décisive » ne signifie pas « finale ». Une victoire de l'armée soudanaise dans cet État ne met pas fin à la guerre. Les FSR conservent le Darfour, ses ressources aurifères et ses corridors d'approvisionnement. Une résistance des FSR bloque l'armée à mi-chemin de sa reconquête et prolonge une guerre d'usure que le pays ne peut plus financer humainement.
Ce qui est certain, c'est que la population soudanaise paie le prix de cet extrémisme revendiqué par les deux camps. Plus de 24 000 morts, 12 millions de déplacés, des famines déclarées dans plusieurs zones et maintenant une bataille blindée qui va, une fois de plus, transformer des villes en ruines avant que quiconque se soucie de les reconstruire.

La bataille du Kordofan dira qui contrôle le centre du Soudan. Elle ne dira pas comment reconstruire un pays dévasté par trois ans de guerre totale.


Par Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Expert en gestion de conflits
Président du Centre d'études pour le développement et la prévention de l'extrémisme (CEDPE)

yacoubahmat0@gmail.com
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