Le conflit au Sahel constitue aujourd’hui l’une des crises les plus complexes et les plus persistantes du continent africain. Il ne s’agit pas d’un conflit unique, opposant deux camps clairement identifiés, mais d’un ensemble de crises qui se superposent et s’alimentent mutuellement : pauvreté, faiblesse des institutions publiques, conflits communautaires, rébellions, terrorisme, trafics transfrontaliers, chômage des jeunes, pression démographique, changement climatique et difficultés d’accès aux services sociaux de base.
Cette complexité explique en grande partie pourquoi les nombreuses réponses militaires, politiques et économiques mises en œuvre depuis plus d’une décennie n’ont pas permis de ramener durablement la paix dans la région.
1. Une crise aux causes multiplesL’une des principales erreurs dans l’analyse du conflit sahélien consiste à le réduire au seul phénomène du terrorisme. Les groupes jihadistes constituent évidemment un facteur majeur d’instabilité, mais leur implantation est également favorisée par des problèmes préexistants.
Dans de nombreuses zones rurales, les populations souffrent d’un accès insuffisant à l’éducation, aux soins de santé, à l’eau, à la justice et aux infrastructures. L’administration publique est parfois absente ou extrêmement faible. Dans ces territoires, les populations peuvent avoir le sentiment d’être abandonnées par l’État.
Cette situation crée un espace dans lequel les groupes armés peuvent progressivement s’implanter. Ils peuvent proposer une forme de justice, imposer leur propre ordre, contrôler les routes ou les marchés et exploiter les frustrations locales.
Le problème n’est donc pas uniquement militaire. Il est également institutionnel, économique, social et politique.
2. La pauvreté et la faiblesse de l’ÉtatLe Sahel fait partie des régions du monde confrontées aux plus importantes difficultés de développement. Une grande partie de la population dépend encore de l’agriculture et de l’élevage, deux secteurs particulièrement vulnérables aux aléas climatiques.
Lorsque l’État ne parvient pas à garantir la sécurité, la justice et les services essentiels, sa légitimité s’érode. Les citoyens peuvent alors se tourner vers d’autres acteurs pour assurer leur sécurité ou régler leurs différends.
Cette faiblesse institutionnelle nourrit ce que l’on pourrait appeler une « trappe de conflictualité » : la pauvreté favorise les frustrations et les recrutements dans les groupes armés ; la violence détruit les activités économiques ; la destruction de l’économie accroît la pauvreté ; et la pauvreté alimente à son tour la violence.
Le phénomène devient alors auto-entretenu.
3. Les conflits entre agriculteurs et éleveursLes tensions entre agriculteurs et éleveurs constituent également un facteur important de conflictualité dans plusieurs pays du Sahel.
Ces conflits sont souvent présentés comme de simples affrontements communautaires. La réalité est beaucoup plus complexe. Ils sont liés à l'accès à la terre, aux couloirs de transhumance, à l'eau, à la dégradation des pâturages et à l'augmentation de la pression démographique.
Le changement climatique accentue ces tensions. La diminution ou l’irrégularité des ressources en eau et en pâturages pousse les populations pastorales à modifier leurs itinéraires de transhumance et peut les conduire à entrer en concurrence avec les agriculteurs.
Dans ce contexte, un simple différend autour d’un champ ou d’un point d’eau peut rapidement prendre une dimension communautaire, puis être exploité par des groupes armés.
4. Les conséquences de la chute du régime libyenLa chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 constitue également un tournant important dans l’évolution de la situation sécuritaire au Sahel.
L’effondrement de l’État libyen a favorisé la circulation d’armes, de combattants et de réseaux criminels à travers les frontières sahariennes. Des combattants originaires de différentes régions ont regagné leurs pays d’origine avec des armes et une expérience militaire.
La Libye est également devenue un espace majeur de transit pour les migrants africains et un carrefour de différents trafics transfrontaliers.
La porosité des frontières sahéliennes, combinée à l’immensité des territoires, rend particulièrement difficile le contrôle de ces mouvements.
5. Le rôle de la croissance démographiqueLe facteur démographique est souvent sous-estimé dans l’analyse des crises sahéliennes.
La population de plusieurs pays de la région connaît une croissance très rapide. Cette évolution n’est pas nécessairement un problème en elle-même. Une population jeune peut constituer un formidable potentiel économique si elle bénéficie d’une éducation de qualité, d’une formation professionnelle et d’opportunités d’emploi.
Mais lorsque la croissance démographique est beaucoup plus rapide que la création d’emplois et l’expansion des services publics, elle peut devenir un facteur de fragilité.
Des millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail sans trouver d’emploi correspondant à leurs qualifications. Certains deviennent alors vulnérables au recrutement par les groupes armés, les réseaux criminels ou les trafiquants.
La jeunesse sahélienne ne doit donc pas être considérée comme une menace : elle doit être considérée comme le principal capital humain de la région.
6. Le changement climatique comme multiplicateur de risquesLe changement climatique ne crée pas à lui seul les conflits du Sahel, mais il peut considérablement aggraver les facteurs de vulnérabilité existants.
La désertification, les sécheresses, les inondations, la dégradation des terres et l’irrégularité des pluies affectent directement les agriculteurs et les éleveurs.
Lorsque les ressources deviennent plus rares, la compétition pour l’accès à l’eau, aux pâturages et aux terres cultivables augmente.
Le changement climatique doit donc être considéré comme un multiplicateur de risques. Il transforme parfois une difficulté économique ou environnementale en crise sociale et, dans certaines circonstances, en conflit armé.
7. La réponse militaire internationaleFace à l’expansion des groupes jihadistes, la communauté internationale a privilégié pendant plusieurs années une réponse principalement sécuritaire.
L’intervention française au Mali, notamment avec l’opération Serval en 2013 puis l’opération Barkhane, a permis d’empêcher certains groupes armés de prendre le contrôle de grandes villes et de repousser certaines offensives.
La création du G5 Sahel et de sa force conjointe répondait également à la volonté de renforcer la coopération militaire régionale.
Mais malgré ces efforts, l’insécurité s’est progressivement étendue à de nouvelles zones, notamment vers le Burkina Faso et le Niger, tandis que les groupes armés ont adapté leurs méthodes de combat.
Cette évolution montre les limites d’une stratégie reposant principalement sur la neutralisation militaire des combattants.
8. Pourquoi l’approche sécuritaire ne suffit pasUne opération militaire peut reprendre une ville ou neutraliser un chef de groupe armé. Mais si l’État ne revient pas ensuite avec une administration efficace, une justice crédible, une école, un centre de santé et des opportunités économiques, le vide peut rapidement être occupé à nouveau.
La question centrale est donc celle de la présence effective de l’État.
Il ne suffit pas que l'État soit présent par l'intermédiaire de militaires. Il doit également être présent à travers les enseignants, les médecins, les magistrats, les agents administratifs, les infrastructures et les services sociaux.
La sécurité doit être considérée comme une condition du développement, mais le développement constitue également une condition de la sécurité.
9. La nécessité d’une approche localeUne autre faiblesse des stratégies adoptées au Sahel réside parfois dans leur caractère trop centralisé.
Les solutions élaborées dans les capitales nationales ou dans les grandes institutions internationales ne correspondent pas toujours aux réalités des populations rurales.
Or les communautés locales connaissent mieux que quiconque les causes immédiates des conflits : rivalités foncières, problèmes de transhumance, conflits intercommunautaires, tensions autour des ressources naturelles ou litiges entre groupes.
Les chefs traditionnels, les autorités religieuses, les organisations de femmes, les jeunes, les associations locales et les organisations de la société civile doivent donc être associés aux mécanismes de prévention et de résolution des conflits.
La paix ne peut pas être imposée durablement de l’extérieur. Elle doit être construite avec les populations concernées.
10. Investir dans les jeunes et les femmesL’investissement dans la jeunesse devrait constituer l’une des priorités absolues des politiques sahéliennes.
L’éducation, la formation professionnelle, l’apprentissage des métiers, l’entrepreneuriat et l’accès au financement peuvent offrir aux jeunes des alternatives crédibles aux groupes armés et aux réseaux criminels.
Les femmes doivent également être placées au cœur des politiques de développement et de prévention des conflits. Elles jouent souvent un rôle central dans la cohésion sociale, la médiation communautaire et la résilience économique des familles.
Investir dans les femmes et les jeunes n’est donc pas seulement une politique sociale : c’est également une politique de sécurité.
11. La gouvernance au cœur de la criseLa question de la gouvernance ne peut pas non plus être évacuée.
La corruption, l’impunité, les détournements de ressources publiques, l’injustice et l’inégalité d’accès aux services de l’État alimentent le sentiment d’exclusion.
Lorsque les citoyens considèrent que l’État fonctionne au profit d’une minorité, sa légitimité diminue.
La lutte contre le terrorisme doit donc être accompagnée d’une lutte contre les facteurs qui alimentent la défiance envers l’État : mauvaise gouvernance, corruption, injustice et exclusion.
Un État fort n’est pas seulement un État qui possède une armée puissante. C’est un État capable de protéger ses citoyens, de rendre justice, de fournir des services publics et de garantir l’égalité devant la loi.
12. Quelle stratégie pour sortir du piège sahélien ?Les analyses développées notamment dans les travaux de la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (Ferdi) invitent à dépasser l’opposition artificielle entre sécurité et développement.
Il ne faut pas choisir entre l’armée et l’école, entre la sécurité et l’agriculture, entre la lutte contre le terrorisme et la lutte contre la pauvreté.
Il faut agir simultanément sur plusieurs fronts :
renforcer les capacités des forces de défense et de sécurité ;
améliorer la gouvernance et la justice ;
restaurer la présence de l'État dans les territoires abandonnés ;
développer l’éducation et la formation professionnelle ;
créer des emplois pour les jeunes ;
soutenir l’agriculture et l’élevage ;
sécuriser les couloirs de transhumance ;
améliorer l’accès à l’eau ;
renforcer la coopération transfrontalière ;
lutter contre les trafics ;
associer les communautés locales aux processus de paix ;
donner davantage de place aux femmes et aux jeunes ;
développer des mécanismes locaux de prévention des conflits.
Conclusion : sortir du cercle vicieuxLe conflit au Sahel ne pourra pas être résolu par une seule opération militaire, pas plus qu’il ne pourra l’être par un programme de développement isolé.
La véritable difficulté réside dans l'interaction entre tous les facteurs : pauvreté, chômage, faiblesse institutionnelle, conflits communautaires, changement climatique, trafics, terrorisme et mauvaise gouvernance.
C’est précisément cette interaction qui entretient le cercle vicieux de la conflictualité.
Le Sahel doit donc passer d’une logique essentiellement réactive à une logique de prévention. Prévenir un conflit coûte moins cher que le gérer une fois qu’il est devenu une guerre. Prévenir la radicalisation coûte moins cher que combattre les groupes armés. Prévenir les conflits fonciers coûte moins cher que réparer leurs conséquences.
La région dispose pourtant d’atouts considérables : une population jeune, d’immenses territoires, des ressources naturelles importantes, des sociétés civiles dynamiques et des traditions locales de médiation et de résolution des conflits.
Le défi consiste à transformer ces potentialités en véritables leviers de développement.
La paix au Sahel ne sera durable que lorsque les populations auront davantage à gagner de la stabilité qu’à perdre en restant dans la violence. Cela suppose de reconstruire la confiance entre l’État et les citoyens, de restaurer les services publics, de créer des perspectives économiques et de replacer la dignité humaine au centre des politiques de sécurité.
En définitive, le Sahel n’a pas seulement besoin de davantage d’armes et de soldats. Il a besoin de davantage d’État, davantage de justice, davantage d’éducation, davantage d’emplois et surtout davantage de confiance entre les populations et leurs institutions.
Par Mme Djazamty Ahmat
Master1 en sciences Po.
Chercheure
Assistante au CEDPE
Sahel7