Le piège éthiopien : des drones dans le ciel de Khartoum et un agenda régional sur le terrain

Mercredi 6 Mai 2026

Par Adel Al-Baz


1. Pourquoi l’Éthiopie aurait-elle lancé des drones émiratis depuis Bahir Dar en direction de Khartoum, Kosti et d’autres villes ? Et pourquoi précisément maintenant ?
 
La réponse à cette question ne réside pas dans l’événement lui-même, mais dans la compréhension de son objectif et de son timing. Ces frappes, dans leur essence, ne visent pas à renverser le gouvernement, ni à l’affaiblir militairement de manière directe. Elles ne sont pas non plus une simple tentative de semer la panique, comme certains le pensent. Elles ne semblent pas davantage faire partie d’un plan visant à attiser la guerre ou à contraindre le gouvernement à accepter un cessez-le-feu imposé selon le processus du “quartet”.
 
2. Ce qui se passe est bien plus profond.
Le lancement de drones émiratis depuis le territoire éthiopien ne peut être interprété comme une simple action militaire isolée. Il s’inscrirait dans une tentative plus complexe visant à entraîner le Soudan dans un conflit régional ouvert.
 
C’est là l’objectif le plus dangereux : dès que le conflit atteint ce niveau, il devient possible de présenter le Soudan comme une menace pour la sécurité régionale, ce qui pourrait justifier une intervention internationale ou régionale pour imposer un cessez-le-feu, même contre la volonté du gouvernement.
 
Cette évolution intervient après l’échec des pressions diplomatiques exercées via les conférences de Londres, Genève et Berlin, ainsi que par l’IGAD et l’Union africaine.
 
Ces drones auraient pu être lancés depuis l’intérieur du Soudan — et cela s’est déjà produit par le passé. Mais le choix du territoire éthiopien cette fois-ci ne serait pas anodin. Il viserait :
 
* à tester les réactions régionales et internationales
* à redéfinir la nature du conflit
* et à évaluer la possibilité d’entraîner le Soudan dans une guerre avec l’Éthiopie
 
Cette stratégie poursuivrait plusieurs objectifs simultanés. Le premier serait de sauver la milice de sa situation militaire dégradée, sous pression croissante au Kordofan et au Darfour. Ces attaques ne chercheraient pas une victoire directe, mais plutôt à ralentir l’armée, disperser ses efforts et l’épuiser.
 
Sur le plan politique, il s’agirait d’imposer une solution qui ramènerait la milice et ses dirigeants sur la scène, dans une position renforcée, comme si rien ne s’était passé depuis le 15 avril 2023.
 
Par ailleurs, ces attaques constitueraient un test réel des capacités de défense aérienne soudanaise : lancer des drones depuis une distance relativement importante — comme depuis Bahir Dar — permettrait d’évaluer les capacités de détection et d’interception, et d’identifier les points faibles en vue d’une éventuelle escalade future.
 
La répétition de ces frappes contribuerait aussi à épuiser les systèmes de défense aérienne, en forçant l’utilisation de munitions coûteuses contre des cibles peu onéreuses — une stratégie classique d’usure dans les conflits modernes.

3. Les conséquences pourraient aller bien au-delà. En entraînant le Soudan dans une confrontation avec l’Éthiopie, l’Égypte pourrait à son tour être impliquée, ouvrant la voie à une escalade régionale plus large au service d’un agenda visant à embraser toute la région.
 
À l’intérieur du pays, ces frappes viseraient également les infrastructures vitales, non seulement pour causer des dégâts matériels, mais aussi pour semer le découragement, notamment avec les pertes civiles provoquées par les drones.
 
Au niveau international, l’utilisation du territoire éthiopien pourrait être présentée comme une preuve que le conflit a dépassé les frontières nationales, créant ainsi un prétexte pour son internationalisation sous l’angle de la “menace régionale”, et justifiant une intervention d’organisations comme l’IGAD ou l’Union africaine.
 
Ce tournant ne peut être dissocié de l’échec des opérations dans le Nil Bleu, où la milice, malgré le soutien reçu, n’a pas réussi à obtenir des résultats significatifs. Cela aurait conduit à rechercher d’autres moyens, notamment l’usage de drones pour frapper les villes.
 
4. Face à cette situation, la question centrale devient : comment déjouer ce plan ?
Le principe fondamental serait de ne pas se laisser entraîner dans une guerre avec l’Éthiopie, quelles que soient les provocations. Car provoquer ce conflit constitue précisément l’objectif stratégique principal.
La réponse ne devrait donc pas être militaire directe, mais reposer sur trois axes :
 
A. Diplomatique
Une mobilisation large est nécessaire, aux niveaux africain, arabe et international, pour exposer pleinement les faits. Il pourrait même être judicieux de temporiser le rappel de l’ambassadeur à Addis-Abeba, compte tenu de l’importance de rester actif au sein de l’Union africaine. Le discours récent du ministre des Affaires étrangères refléterait un équilibre et une sagesse sur lesquels s’appuyer.
 
B. Médiatique
La bataille de l’information est cruciale. Une stratégie ciblée vers les médias africains, régionaux et internationaux devrait être mise en place, appuyée par des preuves concrètes. Des plateformes comme Le Caire et Riyad pourraient être utilisées pour amplifier ce message.
 
C. Sécuritaire et de renseignement
Le rôle des services de sécurité serait déterminant pour anticiper et neutraliser ces opérations avant leur exécution.
 
5. Certaines réactions régionales seraient jusqu’ici positives, notamment celles de l’Égypte et de l’Arabie saoudite, qui ont condamné les attaques et mis en garde contre une escalade, rejointes par le Qatar et les États-Unis. Cela constitue un acquis à consolider rapidement.
 
Mais au final, le défi principal reste interne : comment le Soudan gère-t-il cette provocation sans tomber dans le piège ?
 
Céder à l’émotion ou à des réactions impulsives pourrait offrir à d’autres ce qu’ils n’ont pas réussi à obtenir militairement ou politiquement.
 
Malgré la gravité de ce qui est perçu comme une agression éthiopienne, entrer dans une confrontation directe aujourd’hui ne servirait pas les intérêts du Soudan. Cela risquerait au contraire d’ouvrir la voie à une guerre régionale à un moment inopportun.
 
La priorité reste claire : vaincre la rébellion et restaurer l’État.
L’expérience montre que le Soudan peut gérer des crises complexes par des moyens diplomatiques et de renseignement. La gestion du dossier tchadien et la réduction des tensions avec la Libye en sont des exemples. Les mêmes outils pourraient aujourd’hui être utilisés pour contenir et affaiblir la position éthiopienne, sans céder à une guerre voulue par d’autres.