Mediapart Justice — Enquête Par Fabrice Arfi et Antton Rouget
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Les folles dépenses du président du Tchad à Paris : la justice sur la piste du cash du Royal Monceau
Le chef de l’État tchadien Mahamat Idriss Déby Itno et son entourage ont dépensé ces dernières années 867 533 euros dans le célèbre palace parisien, dont la quasi-totalité en espèces. Des découvertes qui s’ajoutent à l’affaire des costumes, déjà au cœur d’une enquête du Parquet national financier.
Fabrice Arfi et Antton Rouget
10 mars 2026 à 08h13
JusticeJustice et diplomatie ne font pas toujours bon ménage. Le président du Tchad, Mahamat Idriss Déby Itno, qui vient de renouer avec Emmanuel Macron après un an d’une brouille diplomatique due à l’expulsion de militaires français d’une base installée au Sahel, est plus que jamais dans le radar du Parquet national financier (PNF), selon nos informations.
Le président du Tchad, l’un des pays les plus pauvres du monde, est visé depuis début 2024 par une enquête du PNF pour recel de détournements de fonds publics, ouverte à la suite de révélations de Mediapart sur l’achat de costumes pour près de 1 million d’euros chez un tailleur de luxe installé en Seine-et-Marne.
Depuis, l’enquête a connu des développements et le dossier vient de s’enrichir d’un nouveau volet : les folles dépenses en cash du président Déby et de plusieurs membres de son entourage dans l’un des plus célèbres hôtels parisiens, le Royal Monceau.
D’après les témoignages et documents réunis par Mediapart, les délégations emmenées par Mahamat Idriss Déby Itno à l’occasion de déplacements officiels en France ont dépensé, entre 2021 et début 2026, 867 533 euros dans le palace de l’avenue Hoche (Paris VIIIe), dont la quasi-totalité (784 918 euros) a été payée en espèces.
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Mahamat Idriss Déby Itno, président du Tchad. © Photomontage Mediapart
Certaines factures établies au nom du seul Mahamat Idriss Déby Itno, mais adressées à l’ambassade du Tchad à Paris, ont de quoi donner le tournis. Ainsi, entre le 1er et le 6 octobre 2024, à l’occasion d’un déplacement dans le cadre du 19e sommet de la francophonie, le président tchadien a par exemple dépensé 58 428 euros au Royal Monceau pour l’utilisation d’une seule chambre, la sollicitation d’un « room service » et des frais de déjeuner et de dîner importants. L’intégralité de la somme a été réglée en cash.
D’après les données de la Banque mondiale, le revenu moyen des habitant·es du Tchad est de 2,15 dollars par jour, tandis que 35 % de la population vit dans une situation d’« extrême pauvreté ».
« Standing »
D’autres factures ont été réglées au nom de proches du chef de l’État, sous couvert de l’ambassade du Tchad à Paris. Interrogée par Mediapart, l’ambassade explique que les montants en jeu « reflètent les tarifs appliqués par l’hôtel à tous ses clients, à la multitude des séjours, à la taille de la délégation et au standing d’une suite présidentielle ».
En ce qui concerne l’usage massif d’espèces, l’ambassade invoque un « délai » lié aux transferts bancaires hors de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), ce qui suppose que la représentation diplomatique ne dispose d’aucun compte en banque en France et interroge, par ailleurs, sur la réalité de ce « délai », dans la mesure où certains paiements ont bien été réglés par virement.
En droit français, toute personne mise en cause bénéficie de la présomption d’innocence tant qu’elle n’a pas été condamnée définitivement.
Dans sa réponse, l’ambassade du Tchad, dirigée depuis janvier par l’ancienne ministre Amina Priscille Longoh, met par ailleurs en cause « l’acharnement » de Mediapart « contre le Tchad et ses autorités », alors que nous serions « muet[s] sur les vrais excès d’autres pays non africains » – sans autre forme de précision.
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La circulation aussi importante d’espèces questionne également les pratiques du Royal Monceau, établissement qui appartient à un fonds souverain de l’État du Qatar. En France, les paiements en espèces à un·e professionnel·le, s’ils sont réalisés par une personne non résidente fiscale, sont légalement plafonnés à 10 000 euros. Mediapart a tenté, ces derniers jours, de joindre à plusieurs reprises la direction de la communication du Royal Monceau pour obtenir des éclaircissements – en vain.
Nul ne peut dire, à ce stade, jusqu’où ira l’enquête du PNF sur les soupçons de recel de détournements de fonds publics qui vise le clan présidentiel tchadien, d’autant que Mahamat Idriss Déby Itno bénéficie d’une immunité pénale tant qu’il est en fonctions. Âgé de 42 ans, le président du Tchad, parfois surnommé « MIDI », est arrivé à la tête de son pays en 2021 à la suite de l’assassinat de son père, Idriss Déby Itno, qui a régné pendant trente ans en autocrate sur le Tchad, une ancienne colonie française.
Les confidences du tailleur
Après les premières révélations de Mediapart en 2024 dans l’affaire des costumes, Mahamat Idriss Déby Itno avait dénoncé dans son autobiographie, De bédouin à président (VA éditions), un « tapage médiatique […] cousu de fil blanc ». Il y voyait un « symbole de manipulation en politique ». « Je ne suis pas un adepte des costumes », estimait-il encore.
En dépit de ses dénégations, l’enquête du PNF, confiée aux policiers et policières de l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF), a en réalité permis de confirmer les informations publiées concernant l’achat pour 915 070 euros de cinquante-sept costumes de luxe, d’une centaine de chemises (à 800 euros pièce), d’abascots ou de sahariennes. Les versements avaient été opérés par l’intermédiaire d’une mystérieuse société baptisée MHK, enregistrée à N’Djamena, capitale du Tchad.
Le tailleur qui a vendu les costumes au président tchadien a été entendu comme témoin dans le cadre de l’enquête. Ancien de la marque Smalto aujourd’hui à son compte, il a expliqué qu’il s’était déplacé une première fois en Turquie en 2021 afin de prendre les mesures de Mahamat Idriss Déby Itno et de l’un de ses collaborateurs. Le président du Tchad avait fait savoir qu’il voulait ce qu’il y avait de plus beau et de plus cher, d’après ce même témoignage.
Des essayages ont ensuite été réalisés en février 2022 au palais présidentiel au Tchad, puis d’autres rendez-vous ont eu lieu à Paris. Les commandes ont finalement été livrées à trois différentes adresses : à l’ambassade du Tchad à Paris (située derrière l’Arc de triomphe), à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle et… au Royal Monceau.
Fabrice Arfi et Antton Rouget
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