Mali: ​La question du commanditaire et les convergences d'intérêts (suite1)

Dimanche 3 Mai 2026

Qui avait à la fois les motifs, les moyens et les opportunités de soutenir ou d'impulser une telle opération ? Plusieurs acteurs ont été cités dans les analyses post-25 avril. Il convient d'examiner chacun avec la rigueur qu'impose la gravité des accusations.


  Le rôle probable de la France : les renseignements, plus que les armes La France ne peut être écartée de l'équation. Non pas comme fournisseur d'armes et c'est là où la distinction est essentielle. En tant que démocratie institutionnelle, Paris ne peut financer ni armer ouvertement une opération de déstabilisation au Mali sans passer par ses institutions, ce qui impliquerait une traçabilité politique inacceptable. Mais la France dispose d'un actif que ni l'argent ni les armes ne remplacent : le renseignement.
« Notre ambassadeur et notre contingent n'étant plus otages au Niger... ils ont peut-être plus de latitude pour nous monter des actions de déstabilisation clandestines. » Vincent Crouzet, expert en renseignement, LCI (propos tenus dans le cadre d'une réflexion sur la posture française post-retrait du Sahel)
Cette déclaration, qui avait fait peu de bruit lors de sa diffusion, prend une résonance particulière après le 25 avril. Les services français, via leurs réseaux historiques et leurs relais régionaux, auraient pu transmettre aux groupes armés des données de ciblage de haute précision, notamment sur la localisation de résidences privées de responsables militaires, dont celle du ministre Sadio Camara, sans qu'aucune arme française ne soit jamais impliquée. Dans le renseignement, l'information est souvent plus décisive que le calibre.
La Côte d'Ivoire : le financement assumé ? La piste ivoirienne mérite une attention particulière en raison d'une déclaration publique du président Alassane Ouattara qui n'a jamais été suffisamment commentée. Lors des discussions sur une possible intervention militaire de la CEDEAO contre le Niger après le coup d'État de juillet 2023, Ouattara avait déclaré publiquement que son pays était prêt à fournir un bataillon et avait « pris toutes les dispositions financières pour une opération qui va durer trois mois ». Cette disponibilité d'intervention militaire directe contre un État membre de l'AES avait été formulée explicitement.
 
Même si cette déclaration concernait formellement le Niger, elle révèle une disposition politique et logistique à agir contre les juntes de l'AES. La Côte d'Ivoire a des griefs réels et documentés avec Bamako. L'arrestation de soldats ivoiriens présentés par la junte comme des « mercenaires » en 2022, les tensions diplomatiques persistantes, et une position géographique qui fait d'Abidjan un carrefour naturel pour des financements transitant vers les groupes armés sahéliens.
 

3. L'Algérie : le parrain de l'Azawad fâché avec Bamako
Le rôle de l'Algérie est analytiquement le plus étayé des acteurs extérieurs, parce qu'il repose sur une posture publique et cohérente dans le temps. Alger est historiquement le garant de l'accord de paix d'Alger de 2015, signé entre le gouvernement malien et les mouvements armés du Nord. La junte a dénoncé cet accord, rompant unilatéralement le seul cadre de négociation qui avait permis une relative stabilisation du nord du Mali.
Cette rupture a placé Alger dans une position inconfortable. Accepter sans réagir que son rôle de médiateur soit balayé par un coup de force risquerait de signaler à l'ensemble des belligérants sahéliens que les accords algériens ne valent rien. Le soutien au mouvement azawadien, longtemps maintenu dans des limites discrètes, pourrait avoir connu une intensification qualitative après la dénonciation de l'accord. L'Algérie a par ailleurs la capacité logistique et la profondeur de terrain pour acheminer du matériel vers des groupes armés dans le nord du Mali sans laisser de traces publiques.
 

4. L'Ukraine et les instructeurs, la piste la plus spéculative
Plusieurs sources proches de la Russie et de l'AES ont affirmé que des instructeurs ukrainiens et européens avaient participé à la formation technique des assaillants, notamment pour l'usage des drones. Cette piste s'inscrit dans une réalité documentée. L'Ukraine mène depuis 2022 une politique active de confrontation avec les intérêts russes sur le continent africain, dans le cadre de laquelle elle a établi des contacts avec des groupes armés hostiles aux présences russes. Cette confrontation a été constatée au Soudan.
 

5. Le Bénin et le Tchad
L’AES accuse les deux pays d’héberger des entraînements sur leurs territoires : le premier pour le JNIM, le second pour les rebelles du Niger et du Mali. Ces accusations ne sont pas confirmées par des sources indépendantes. En privé, des responsables de l'AES expriment leur méfiance envers ces États, soupçonnés de maintenir des liens étroits avec la France.
 
Toutefois, l'offensive du 25 avril ne peut pas s'expliquer par un commanditaire unique. Elle ressemble davantage à une confluence d'intérêts distincts qui ont permis, chacun à leur niveau, de fournir les ingrédients d'une opération que ses exécutants n'auraient peut-être pas été en mesure de conduire seuls. Le renseignement venant d'un acteur, le financement d'un autre, l'armement d'un troisième, la formation d'un quatrième : cette architecture distribuée, précisément parce qu'elle ne centralise pas la responsabilité, est aussi difficile à démontrer que redoutable à contrer.
L'enquête ouverte par les autorités maliennes avec le concours de la Russie est aujourd'hui le seul mécanisme susceptible de produire des éléments de preuve. L'Institut Géopolitique Horizons estime son délai de résultats préliminaires à 60-120 jours. Si ses conclusions confirment l'implication d'un commanditaire étatique, les implications diplomatiques seront d'une gravité considérable pour l'architecture régionale.

 
 
La question qui dérange : Et maintenant qu’entend faire la junte de ce traumatisme politique? (lire la suite en cliquant sur le lien suivant: https://urls.fr/1Eh_-v

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