Le 15 juillet, Washington a confirmé le maintien de la classification du Tchad au niveau 4 « Do Not Travel ». Cette classification a commencé le 28 avril 2026 quand le Département d'État américain a relevé son avis de voyage pour le Tchad, le plus élevé de son échelle à quatre niveaux, celui qui équivaut dans les faits à une interdiction de déplacement pour les ressortissants américains. Il a balayé ainsi l'hypothèse d'un ajustement rapide.
Les motifs invoqués sont précis : criminalité, terrorisme, troubles civils, enlèvements, présence de mines terrestres, et infrastructures sanitaires jugées limitées. L'ambassade américaine à N'Djamena elle-même reconnaît disposer de capacités très restreintes pour assister ses ressortissants en cas d'urgence, en particulier en dehors de la capitale, et les employés du gouvernement américain présents sur place sont soumis à des restrictions de déplacement strictes, y compris pour leurs propres agents.
N'Djamena rejoint ainsi une liste d'une vingtaine de pays et territoires classés au niveau maximal : le Mali, le Burkina Faso, le Niger, la Somalie, la Libye, le Soudan du Sud, mais aussi l'Afghanistan, le Myanmar, l'Irak, Haïti, le Venezuela et la Russie. Cette proximité statistique entre le Tchad et des théâtres de guerre ouverte ou d'effondrement étatique n'est évidemment pas anodine pour l'image du pays, même si les motifs varient d'un cas à l'autre. Quand la Russie ou le Belarus sont sanctionnés pour l'application arbitraire de leurs lois et les retombées du conflit en Ukraine, le Tchad l'est pour des raisons plus proches de celles avancées pour le Mali, la Centrafrique ou le Burkina Faso (terrorisme, enlèvements, conflits armés et criminalité).
Prise isolément, cette annonce pourrait passer pour une simple mise à jour technique parmi d'autres. Replacée dans la séquence des derniers mois, elle s'inscrit dans une dégradation plus large de la relation bilatérale. Fin mars 2026, Washington avait déjà suspendu pour 90 jours la délivrance de visas américains aux ressortissants tchadiens, plaçant le pays sur une liste « jaune » de restrictions parmi 22 États africains concernés, une décision que le ministère tchadien des Affaires étrangères avait dit « regretter », tout en cherchant à en « clarifier les raisons » avec les autorités américaines.
Le contexte sécuritaire régional, lui, ne s'est pas amélioré dans l'intervalle. Le Tchad continue d'absorber les conséquences directes de la guerre civile soudanaise, plus d'un million de réfugiés soudanais présents sur son sol, dont une large part arrivée depuis 2023, avec des agences onusiennes qui alertent sur des coupes d'aide « potentiellement mortelles » faute de financement suffisant. A l'est, la frontière avec le Soudan reste une zone d'instabilité chronique ; au nord et à l'ouest, la présence de groupes armés dans les zones frontalières avec le Niger et la Centrafrique complète un tableau sécuritaire que le Département d'État résume, non sans une certaine sécheresse diplomatique, par la formule « particulièrement dégradée ».
"Le Tchad est désormais présenté comme une zone à fuir, au regard notamment de la situation qui prévaut au Darfour, avec la progression de l'armée soudanaise et de ses alliées des Forces conjointes vers la ville frontalière d'El-Geneina. Pour les Américains, les déclarations du général Yasser Al-Atta, chef d'état-major adjoint de l'armée soudanaise, sont à prendre au sérieux". MS. Abdelsalam, chercheur
Et pourtant, le chef de la junte a annoncé, tambour battant, à l'occasion de l'ouverture du Forum africain de l'eau, que tous les Africains seraient désormais dispensés de visa d'entrée au Tchad à partir de janvier 2027, une mesure présentée comme un geste d'ouverture salutaire, destiné à encourager les échanges économiques.
Mais quel investisseur voudrait s’implanter dans un pays où la capitale se retrouve inondée à la première pluie, où l’électricité et la sécurité font défaut, où des leaders politiques sont enfermés injustement, où des adolescents sont traqués et arrêtés pour avoir critiqué le chef de la junte, où cinq généraux sont en rébellion, où des cadres supérieurs vivent en exil, et où les jeunes partent en masse ? MS. Abdelsalam, chercheur
Certes, un avis de niveau 4 n'a rien d'anecdotique sur le plan pratique. Il pèse sur les compagnies d'assurance de voyage, qui excluent souvent toute couverture pour les zones classées « Do Not Travel » ; il complique les missions d'ONG et d'entreprises occidentales, dont les sièges exigent fréquemment le respect de ces classifications pour valider un déplacement de personnel ; il peut enfin peser, plus indirectement, sur la perception qu'ont les investisseurs internationaux de la stabilité du pays, à un moment où le Tchad cherche justement à diversifier une économie encore largement dépendante de la rente pétrolière.
Le Tchad se trouve ainsi à la croisée de deux récits difficilement conciliables : celui d'un acteur stratégique indispensable à la stabilité régionale, et celui d'un pays que ses propres partenaires occidentaux jugent trop dangereux pour y envoyer leurs propres citoyens. Combler cet écart ne dépend pas d'un simple travail de communication diplomatique auprès de Washington, mais bien d'une amélioration tangible et durable de la situation sécuritaire intérieure, la seule variable, en définitive, que le Département d'État affirme suivre la situation pour réviser ce type de classification.
Sarah H. Salmane
Analyste, chercheure associée au CEDPE
Sahel 7
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