Connectez-vous S'inscrire
Menu

"On doit prendre tout notre temps pour faire la paix", Ahmat Yacoub à Abba Gardi

Mardi 26 Avril 2022

D’abord, il convient de rappeler que la paix n’a pas de prix et il ne sert à rien de se presser ni d’improviser des dates. Le conflit date de six décennies et il faut prendre le temps nécessaire pour le gérer. Les talibans ont négocié pendant huit années à Doha pour obtenir un accord de paix. Qu’est-ce que les deux forums organisés en 2018 et 2020 ont donné à part enfoncer le pays dans la crise.


Interview à Abba Gardi de Ahmat Yacoub Dabio président du Centre d’Études pour le Développement et la Prévention de l’Extrémisme (CEDPE).
Le 24 avril 2022
 
Abba Gardi : Les politico-militaires demandent le report du dialogue national inclusif prévu pour le 10 mai prochain, mais le gouvernement signe et persiste que ces assises se tiendront bel et bien à cette date. Selon vous, le report est-il nécessaire ?
 
Dr. Ahmat Yacoub Dabio : Je vous remercie et à travers vous, je remercie Abba Gardi pour son professionnalisme. Autant que je sache, c’est la grande majorité de tchadiens qui demande le report. Le Centre d’Études pour le Développement et la Prévention de l’Extrémisme (CEDPE) que je dirige s’est déjà, par un communiqué, prononcé sur la nécessité non seulement de reporter le dialogue, mais de revoir également le processus dans son ensemble.
 
  • Abba Gardi : Et si jamais ce dialogue arrivait à se tenir le 10 mai comme prévu, que va-t-il se passer ?
Ahmat Yacoub Dabio : Je ne crois pas que les autorités vont s’entêter pour maintenir cette date. D’abord, il convient de rappeler que la paix n’a pas de prix et il ne sert à rien de se presser ni d’improviser des dates. Le conflit date de six décennies et il faut prendre le temps nécessaire pour le gérer. Les talibans ont négocié pendant huit années à Doha pour obtenir un accord de paix. Qu’est-ce que les deux forums organisés en 2018 et 2020 ont donné à part enfoncer le pays dans la crise.
  • Abba Gardi : En décidant que ce dialogue se tienne absolument le 10 mai, Mahamat Idriss Déby Itno prépare-t-il la guerre ?
Ahmat Yacoub Dabio : Je ne crois pas qu’il ait la volonté belliqueuse, mais peut-être, c’est l’entourage qui l’induit en erreur comme ils l’ont fait avec le défunt. Certains se permettent jusqu’à cataloguer d’opposants tous ceux qui apportent des idées contradictoires aux siennes, or, il est de l’intérêt national et de tous de respecter les opinions des uns et des autres pour réussir la réconciliation et mettre fin une fois pour toute à la crise qui secoue le pays depuis six décennies.
  • Abba Gardi : En tant qu’expert en gestion des conflits, qu’est ce qui n’a pas marché à Doha d’après vous ?
Ahmat Yacoub Dabio : L’échec de Doha provient du fait que le processus dans son ensemble est mal parti et c’est bien dommage qu’avec une expérience de six décennies, nous n’arrivons pas à produire une stratégie efficace pour sauver ce pays. La plus grande erreur était d’inviter une soixantaine de soi-disant mouvements politico-militaires à Doha. Bien sûr qu’il faut impliquer tout le monde dans le processus de réconciliation, mais il fallait dès le départ dissocier les mouvements politico-militaires ayant une réelle présence militaire et qui sont au nombre de 5. Il y a eu également un problème de communication dès le départ. Pour le gouvernement, la rencontre de Doha sert à convaincre les politico-militaires à participer au dialogue de N’Djamena. On ne doit surtout pas se pencher sur aucun de dossiers sensibles comme l’armée, la transition, les institutions, les élections, etc. C’est au dialogue de N’Djamena qu’il fallait aborder tous ces dossiers sensibles, selon le gouvernement. Pourquoi ? Aucune idée ! Or, pour les politico-militaires et le pays hôte, c’est à Doha qu’on doit aborder tous les dossiers qui fâchent pour pouvoir accoucher un accord de paix. Surprise par le retrait des politico-militaires de la salle, dès le premier jour, la délégation gouvernementale a gardé le silence sur sa stratégie. Une troisième erreur, il n’y a pas eu un déblayage de terrain à Doha. Dans ce genre de rencontre, les membres de la délégation gouvernementale devraient - en dehors des sessions officielles - engager des discussions en aparté avec les membres de politico-militaires. Malheureusement, au dire d’un Qatari, les généraux ont gardé leur distance des politico-militaires. 
  • Abba Gardi : Vos propositions pour un dialogue sincère.
Ahmat Yacoub Dabio : La réconciliation nationale doit être pour tous une préoccupation constante. Il nous appartient d’apporter de contributions dans l’intérêt de la paix et la stabilité du Tchad. Au niveau de notre centre d’études, nous préposons :
  1. Le report de la date du dialogue, car sans la présence des politico-militaires, le dialogue n’aura pas de sens ;
  2. La dépolitisation et la « désécurisation » du dossier puis former une équipe restreinte de négociateurs, composée des professionnels (dix personnes), capables de mener une négociation avec les politico-militaires et de trouver un compromis le plus vite possible.
  3. De son côté, la société civile doit se mobiliser pour apporter sa contribution en formant une équipe indépendante de facilitateurs. Le CEDPE a déjà proposé l’envoi d’une équipe de 5 facilitateurs pour tenter de rapprocher les points de vue de deux parties.
  4.  La création d’une institution « indépendante » chargée de la gestion du processus de la réconciliation nationale à l’instar de la Haute autorité à la paix et la stabilité (HAPS) au Niger qui réalise un travail exceptionnel sans tapage ni tambour battant. Le pays a besoin d’une telle institution même après le dialogue pour être à l’écoute des citoyens et surtout pour assurer la gestion post dialogue, en premier lieu la réintégration et la réinsertion socioprofessionnelle des combattants des mouvements politico-militaires.
  5. Prolonger la transition de six à 12 mois pour bien préparer le dialogue en impliquant tout le monde.
  6. Enfin, impliquer les structures d’études et de recherche dans l’élaboration d’un projet de réinsertion, de réhabilitation, d’intégration, de formation et de relogement des huit mille combattants appartenant aux différents mouvements politico-militaires.  Pour mettre fin au conflit, il faut qu’on prenne au sérieux ce volet militaire.