Pensée du Jour: Les accords d'Abraham et Leurs Répercussions sur la Guerre au Soudan

Lundi 1 Juin 2026

La position du Soudan n'est plus une simple « suspension temporaire », comme le perçoit l'Occident. Le Soudan est devenu lui-même victime de la normalisation, et les relations, entre le Soudan et les signataires de l'accord, passées d'un cadre de rapprochement et de normalisation à un cadre de conflit par procuration régional, le Soudan servant de scène pour exploiter ses ressources et saper sa volonté politique.


Dr. Mokhtar (en costume bleu)
 
Analyse de Dr Mukhtar Bilal Abdel Salam
Diplomate, auteur de plusieurs ouvrages
 
Les Accords d'Abraham sont une série d'accords de normalisation des relations diplomatiques et de paix, signés sous l'égide des États-Unis fin 2020. Ces accords de normalisation avec Israël concernent également les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan.
Ces accords reposent sur plusieurs principes et piliers fondamentaux, notamment la normalisation des relations, la cessation des hostilités, l'établissement de liens diplomatiques, économiques et culturels, la coexistence et la tolérance, la promotion du dialogue interreligieux et interculturel, le rejet de l'extrémisme et la coopération régionale. S'y ajoutent des partenariats dans des secteurs vitaux tels que la sécurité, l'investissement, la santé, l'énergie et l'eau.
Les Émirats arabes unis ont joué un rôle déterminant dans ces accords, en signant une « Déclaration de paix » avec Israël à Washington en septembre 2020, suivie d'accords bilatéraux de coopération dans les domaines de l'aviation, du tourisme, du commerce et des technologies. Le Royaume de Bahreïn a emboîté le pas le même mois. Le Maroc a annoncé la normalisation de ses relations avec Israël en décembre 2020. L'accord prévoyait la réouverture de bureaux de liaison, le lancement de vols directs et le développement de la coopération économique.
Le Soudan a signé la « Déclaration des accords d'Abraham » à Khartoum en janvier 2021, marquant le début de la normalisation de ses relations diplomatiques. Cette signature a eu lieu lors de la visite du secrétaire au Trésor américain de l'époque, Steven Mnuchin, qui a signé les accords d'Abraham avec le Soudan. La partie soudanaise était représentée par le ministre de la Justice de l'époque, le Dr Nasr al-Din Abdel Bari. Cette signature était une condition posée par les États-Unis pour la finalisation du processus de retrait du Soudan de la liste des États soutenant le terrorisme. 
Le lecteur pourrait s'étonner de trouver le Soudan parmi les pays normalisant leurs relations avec Israël, mais le contexte dans lequel le Soudan a accepté les accords d'Abraham rend cette décision plus plausible. Le Soudan n'a jamais manifesté d'enthousiasme à l'idée d'établir des liens avec Israël, mais Israël n'a probablement jamais oublié le Soudan, qu'il a constamment accusé de faciliter le transit de matériel militaire et de missiles iraniens vers le Hamas via son territoire. Cette situation rappelle une frappe aérienne israélienne qui, en avril 2011, a ciblé un véhicule civil près de Port-Soudan, tuant deux civils.  
Le Soudan subissait alors de lourdes sanctions économiques en raison de son inscription sur la liste américaine des États soutenant le terrorisme depuis 1993. L'administration Trump avait conditionné la levée de cette désignation et l'ouverture de l'aide internationale au Soudan à son adhésion aux accords d'Abraham. Le pouvoir d'accorder l'amnistie financière et politique relevant de Washington, le secrétaire au Trésor américain, Steven Mnuchin, était la personne légalement habilitée à finaliser cet échange à Khartoum. 
 
En février 2023, une délégation israélienne, conduite par le ministre israélien des Affaires étrangères, Eli Cohen, s'est rendue à Khartoum et les deux parties ont annoncé la conclusion d'un accord définitif sur la normalisation des relations. Le Soudan a stipulé que l'accord n'entrerait en vigueur qu'après la formation d'un gouvernement civil et sa ratification par un parlement élu.
Il convient de noter que le processus de normalisation et les accords d'Abraham en général se heurtent à une forte opposition populaire dans la plupart des pays arabes et musulmans. Les sondages d'opinion montrent que la grande majorité des citoyens refusent de reconnaître Israël, maintiennent la priorité sur la cause palestinienne et considèrent l'État occupant comme la principale menace pour la région. L'opinion publique arabe estime que, des années après leur signature, les accords n'ont pas amélioré la situation des Palestiniens. Au contraire, ils ont coïncidé avec la poursuite de l'expansion des colonies et des attaques contre les lieux saints, comme on l'a constaté à Gaza et au Sud-Liban, prouvant ainsi l'échec de l'approche « paix contre paix ».
Malgré l'intervention ultérieure des États-Unis et l'adoption des accords d'Abraham, l'idée est née d'Israël et des Émirats arabes unis. Le rôle des États-Unis s'est limité à promouvoir ces accords, raison pour laquelle la normalisation des relations avec Israël a été conditionnée au retrait du Soudan de la liste des États soutenant le terrorisme.

Ceci démontre que l'idée n'est pas née aux États-Unis. Israël, en coopération avec les Émirats arabes unis, l'a initiée et formulée, tandis que le rôle des États-Unis s'est initialement limité à celui de « médiateur et facilitateur » avant que Washington n'adopte pleinement le projet et ne le présente comme sa propre réussite.
Concernant le conflit israélo-palestinien, la théorie du Le principe « Terre pour la paix » a prévalu au Moyen-Orient pendant des décennies. Cette théorie stipulait qu'aucune normalisation des relations arabes avec Israël ne serait possible tant qu'Israël ne se serait pas retiré des territoires palestiniens et n'aurait pas permis aux Palestiniens d'établir leur État. Mais le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a développé une doctrine politique différente, fondée sur le principe du « la paix contre la paix ». Netanyahu était convaincu qu'Israël, grâce à sa supériorité militaire, technologique et économique, pouvait nouer des alliances directes avec les États arabes, basées sur des intérêts communs et une hostilité partagée envers l'Iran, contournant ainsi totalement la question palestinienne.
« La terre contre la paix » est le principe central des accords de paix d'Oslo signés en 1993, parrainés par la communauté internationale. Il implique qu'Israël se retire des territoires palestiniens occupés (Cisjordanie, Gaza) en échange de la fin des hostilités et de la reconnaissance de son droit à exister. Tandi que « la paix contre la paix » et les partisans de cette approche soutiennent qu'il ne faut pas sacrifier des territoires (considérés comme cruciaux pour l'histoire ou la sécurité nationale) pour obtenir une paix conditionnelle ou incertaine. Selon cette vision, seule une acceptation sincère et définitive du droit d'Israël à exister en tant qu'État souverain par ses voisins peut garantir une paix pérenne, sans compromis territorial préalable.

Pendant des années, le Mossad israélien a œuvré en coulisses pour préparer le terrain à un rapprochement avec les États du Golfe, guidé par cette vision. Mi-2020, Netanyahu envisageait de mettre en œuvre un plan d'annexion de vastes portions de la Cisjordanie et de la vallée du Jourdain. Cette initiative a failli anéantir toute possibilité de rapprochement avec le monde arabe. C'est dans ce contexte qu'est née l'initiative conjointe israélo-émiratie. En juin 2020, l'ambassadeur des Émirats arabes unis à Washington, Yousef Al-Otaiba, publiait dans le quotidien israélien Yediot Aharonot un article inhabituel en hébreu, intitulé « Annexion ou normalisation », où il présentait clairement les enjeux. Les milieux sécuritaires et politiques israéliens ont immédiatement perçu ce signal, et une proposition a été formulée en concertation directe entre les parties émiratie et israélienne. 

La proposition de geler l'annexion en échange d'une normalisation complète des relations via les accords d'Abraham a été soumise à la Maison Blanche, et plus précisément à Jared Kushner, conseiller et gendre du président Trump. L'administration Trump a accueilli favorablement cette idée, car elle recherchait un succès diplomatique majeur en 2020, année qui coïncidait avec l'élection présidentielle. Le rôle des États-Unis est passé de celui de simple bénéficiaire à celui d'architecte et de garant de l'accord. Les États-Unis ont usé de leur influence internationale et ont adopté une stratégie mêlant incitations et sanctions, offrant des avantages souverains et financiers substantiels pour persuader d'autres pays d'adhérer à l'accord. Le Soudan, qui sortait tout juste d'une révolution populaire et d'une longue période d'isolement international, figurait parmi ces pays.
 
Par le biais de ces accords, Washington cherche à bâtir un nouveau système de sécurité et de défense au Moyen-Orient, intégrant Israël à ses alliés arabes. Cette alliance informelle vise à partager les responsabilités sécuritaires et à contrer l'influence iranienne et son réseau d'alliés dans la région, permettant ainsi aux États-Unis de réduire leur présence militaire directe et de se concentrer sur la concurrence avec la Chine et la Russie. Washington perçoit ces accords comme un outil permettant de lier la technologie et les investissements israéliens aux capitaux arabes, créant ainsi un marché régional solide, connecté à l'économie américaine, et de freiner l'expansion économique chinoise dans les secteurs des infrastructures et des télécommunications de la région.
L'évolution entre les administrations américaines successives a démontré que les accords d'Abraham constituent une priorité stratégique constante et transpartisane à Washington. D'une approche de « négociation rapide » sous Trump, ils sont devenus un « projet de sécurité et d'économie institutionnalisé » sous Biden, connaissant un nouvel élan lors du second mandat de Trump. L'administration Biden a d'abord cherché à éviter l'expression « accords d'Abraham », lui préférant celle des accords de normalisation. Cependant, elle a rapidement embrassé l'ensemble du processus, déployant sa diplomatie pour le faire progresser et transformer les accords, de simples déclarations sur le papier, en projets concrets et en institutions durables. La création du Forum du Néguev en 2022, visant à coordonner la coopération en matière de sécurité et d'économie, en est un parfait exemple.  L'administration Biden est également parvenue à intégrer formellement Israël au sein du Commandement central des États-Unis (CENTCOM), aux côtés des États arabes, permettant ainsi une coordination directe en matière de défense et de forces aériennes (qui s'est avérée relativement efficace pour contrer les attaques de missiles régionales). 
L'administration Biden a concentré tous ses efforts diplomatiques sur la tentative de négociation d'un accord de normalisation historique entre l'Arabie saoudite et Israël, le considérant comme la pierre angulaire du remodelage du Moyen-Orient. Ce processus a été perturbé et directement impacté par les événements du 7 octobre 2013 et la guerre de Gaza. La seconde administration Trump est revenue avec une volonté renouvelée de mener à bien ce qu'elle avait entrepris lors de son premier mandat.
 
La position actuelle du Soudan concernant les accords d'Abraham a complètement changé. Les accusations portées contre Israël et les Émirats arabes unis, les accusant de soutenir les Forces de soutien rapide (FSR), ont gelé le processus des accords d'Abraham et compromis les perspectives de normalisation des relations entre le gouvernement soudanais et Israël. Cette situation survient dans un contexte de conflit armé opposant l'armée soudanaise et ses alliés aux FSR.
Le gouvernement soudanais perçoit désormais les accords d'Abraham comme un cadre politique liant des parties qu'il accuse ouvertement de menacer sa sécurité nationale, ce qui a engendré une rupture de la confiance politique entre les parties concernées. Des rapports internationaux ont confirmé que les Émirats arabes unis ont fourni des armes aux Forces de soutien rapide (FSR) via des pays voisins comme le Tchad, la Libye et, plus récemment, l'Éthiopie. Les Émirats arabes unis servent de point de transit et de centre d'approvisionnement pour les mercenaires et le matériel militaire entrant au Darfour pour soutenir les RSF. Ces rapports, ainsi que les allégations de trafic de technologies de surveillance israéliennes au profit des milices, ont transformé des partenaires potentiels de l'accord en adversaires.
 
Dans une escalade juridique et diplomatique sans précédent, les tensions ont atteint leur paroxysme lorsque le Soudan a porté plainte contre les Émirats arabes unis devant la Cour internationale de Justice, les accusant de soutenir les milices et de faciliter un génocide. Dans ce contexte, un retour à une paix durable avec les parties à l'accord est hautement improbable. Lorsque la guerre a éclaté au Soudan en avril 2023, l'administration Biden s'est concentrée sur les efforts de cessez-le-feu humanitaires et les négociations (comme les protocoles de Djeddah et de Suisse) plutôt que sur la normalisation complète des relations. Elle a gelé, sans toutefois les annuler, les mesures incitatives promises à Khartoum, telles que l'aide économique directe et l'allègement de la dette, compte tenu de l'absence de gouvernement civil et de la poursuite du conflit armé. 
 
Les priorités du gouvernement soudanais ont évolué : après la révolution, il cherchait à s'ouvrir économiquement via les États-Unis et Israël, mais désormais, il s'agit de rechercher des alliés militaires capables de fournir un soutien direct dans la guerre (comme l'Iran et la Russie). Ce changement est en totale contradiction avec la philosophie et les objectifs des accords d'Abraham, qui visent à contenir l'influence iranienne dans la région.
 
La position du Soudan n'est plus une simple « suspension temporaire », comme le perçoit l'Occident. Le Soudan est devenu lui-même victime de la normalisation, et les relations entre le Soudan et les signataires de l'accord passées d'un cadre de rapprochement et de normalisation à un cadre de conflit par procuration régional, le Soudan servant de scène pour exploiter ses ressources et saper sa volonté politique.
De nombreux analystes estiment que les accords d'Abraham ont dépassé l'impulsion émotionnelle et économique qui a marqué leur lancement en 2020 et sont entrés dans une phase de réalisme politique implacable. Les États signataires les perçoivent désormais comme des canaux officieux de gestion de crise plutôt que comme des instruments pour parvenir à une paix régionale globale. Ce changement s'explique par le rejet populaire massif de ces accords au sein des sociétés arabes et musulmanes, qui les accueillent avec suspicion et méfiance, car la question palestinienne demeure le principal moteur et déterminant de l'avenir du Moyen-Orient. Cette question s'est révélée cruciale et incontournable, impossible à contourner par les manœuvres politiques et la tromperie d'Israël, quelles que soient les motivations de son allié américain ou la force de sa pression.
 
Références :
1/ Le texte signé par l’ancien secrétaire au Trésor américain, Steven Mnuchin, avec la partie soudanaise à Khartoum le 6 janvier 2021, est intitulé « Déclaration des accords d’Abraham ».
2/ Des preuves soudanaises confirment le raid israélien, site web d’Al Jazeera, 11/04/2011.
3/ Le secrétaire au Trésor américain a également signé un mémorandum d’entente avec la ministre des Finances soudanaise de l’époque, Heba Mohamed Ali, pour un prêt-relais. Cet accord stipulait que les États-Unis prendraient en charge plus d’un milliard de dollars d’arriérés dus par le Soudan à la Banque mondiale, ouvrant ainsi la voie à l’accès du Soudan à des financements internationaux pour son développement.
4/ Yousef Al-Otaiba, ambassadeur des Émirats arabes unis aux États-Unis, « Annexion ou normalisation », Yedioth Ahronot, 12/06/2020.
5/ Le Forum du Néguev (également connu sous le nom de Sommet du Néguev) a été créé le 28 mars 2022. Il a été institué à l'issue d'une réunion organisée par Israël dans la région de Sde Boker, dans le désert du Néguev, qui a rassemblé les ministres des Affaires étrangères d'Israël, des États-Unis, d'Égypte, du Maroc, des Émirats arabes unis et de Bahreïn.
6/ Devant la Cour internationale de Justice : le Soudan accuse les Émirats arabes unis de perpétrer un « génocide » au Darfour, malgré les démentis d'Abou Dhabi. France, 24, 10/04/2025