Si El-Geneina tombait aux mains de l'armée soudanaise et des Forces conjointes, les conséquences pourraient être importantes pour le chef de la junte au pouvoir au Tchad le maréchal Mahamat Idriss Déby, tant sur le plan sécuritaire que politique.
La situation militaire, qui évolue tout près de la frontière tchadienne, inquiète de plus en plus N’Djamena. D’après plusieurs sources proches du pouvoir, le chef de la junte, le maréchal Mahamat Idriss Déby, suit de près les combats dans le Darfour occidental et aurait envoyé des renforts pour sécuriser la frontière. Les mêmes sources indiquent qu’il aurait tenté, sans succès, de joindre le général Al-Burhane.
Cette inquiétude est légitime, puisque le chef d’état-major de l’armée soudanaise, le général Yasser El-Ata, n’a pas caché vouloir faire payer cher tout pays voisin ayant « comploté » contre le Soudan. De plus, une rébellion militaire menée par le général Ousman Dillo, frère de Yaya Dillo, leader assassiné par la junte au pouvoir à N’Djamena, serait soutenue par le régime militaire soudanais.
Parmi les conséquences :
1. La fin d'une zone tampon à la frontière tchadienne. Depuis le début de la guerre soudanaise, le Darfour occidental constitue une zone de séparation entre l'armée soudanaise et le Tchad. Si l'armée de Khartoum prenait le contrôle d'El-Geneina, elle se retrouverait pratiquement aux portes du Tchad. Pour N'Djamena, cela signifierait que les forces soudanaises remplaceraient les FSR comme principal acteur militaire le long d'une partie de la frontière orientale tchadienne.
2. Le risque d'un afflux massif de combattants des FSR. En cas de défaite à El-Geneina, les combattants des FSR pourraient tenter de se replier vers Koulbous et Jebel Moon, de se disperser dans les zones frontalières ; de chercher refuge auprès de communautés alliées de part et d'autre de la frontière. Le Tchad pourrait alors être confronté à une augmentation des tensions sécuritaires, avec le risque d'infiltrations, de trafics d'armes.
3. Une pression diplomatique accrue de Khartoum. Depuis le début du conflit, les autorités soudanaises ont régulièrement accusé le chef de la junte militaire au Tchad de faciliter l'approvisionnement des FSR. Si l'armée soudanaise remportait une victoire majeure au Darfour occidental, la position de Khartoum serait renforcée. Le gouvernement soudanais pourrait alors exiger davantage de coopération sécuritaire et un contrôle plus strict de la frontière.
4. Un défi politique intérieur pour le chef de la junte. Le régime tchadien repose en partie sur des équilibres tribaux et régionaux complexes. Or plusieurs communautés vivant au Tchad entretiennent des liens familiaux, économiques ou historiques avec les populations du Darfour. Une dégradation de la situation au Darfour occidental pourrait raviver certaines tensions internes et compliquer la gestion politique du pays.
5. Une crise humanitaire supplémentaire. Le Tchad accueille déjà un très grand nombre de réfugiés soudanais. Une bataille majeure pour El-Geneina ou sa chute pourrait provoquer une nouvelle vague de déplacés vers Adré et l'est tchadien. Pour N'Djamena, cela représenterait un nouvel coût humanitaire, économique et sécuritaire supplémentaire.
6. Une opportunité de rapprochement avec Khartoum. A l'inverse, la chute d'El-Geneina pourrait aussi ouvrir une nouvelle phase diplomatique. Si l'armée soudanaise confirme sa domination au Darfour occidental, le chef de la junte le maréchal Mahamat Idriss Déby pourrait être tenté de normaliser davantage ses relations avec Khartoum afin de sécuriser la frontière et d'éviter toute confrontation indirecte entre les deux États.
7. La Chute du pouvoir à N’Djamena. La reconstitution de groupes armés dans les zones frontalières et le lancement des opérations militaires qui provoquerait de défections et de ralliements avant la chute du régime de la junte au pouvoir au Tchad. Cela pourrait survenir si l’armée soudanaise ne retenait pas les forces conjointes, qui ont toujours gardé l’envie de se venger du parti pris du chef de la junte.
Enfin, le principal risque pour le chef de la junte Mahamat Idriss Déby n'est probablement pas une menace militaire directe contre le Tchad, mais plutôt un bouleversement de l'équilibre régional autour de sa frontière orientale. La chute d'El-Geneina renforcerait considérablement la position de l'armée soudanaise, tout en plaçant N'Djamena devant un choix stratégique : s'adapter rapidement au nouveau rapport de force ou risquer de subir les conséquences sécuritaires, politiques et humanitaires d'une guerre qui se rapproche de ses frontières.
Sarah H. Salmane
Analyste, chercheure associée au CEDPE
Sahel 7
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