La reprise annoncée de la zone de Kourmouk, dans l'État du Nil Bleu, ainsi que les avancées signalées sur plusieurs fronts au Darfour, relancent une question qui revient avec insistance dans les milieux diplomatiques et militaires. Assistons-nous au début de l'effondrement des Forces de soutien rapide (FSR) ou simplement à une reconfiguration du conflit soudanais ? Les annonces de l'armée soudanaise concernant ses gains territoriaux dans la région de Kourmouk sont récentes et témoignent d'une dynamique militaire qui semble aujourd'hui lui être plus favorable.
Depuis le début de la guerre en avril 2023, de nombreux observateurs ont souvent présenté les FSR comme une force quasi irrésistible en raison de leur mobilité, de leur expérience des combats irréguliers et de leurs importantes capacités matérielles. Pourtant, les guerres modernes démontrent qu'une force armée peut perdre l'initiative sans pour autant s'effondrer. La perte progressive de positions stratégiques, l'allongement des lignes logistiques, les dissensions internes et l'usure humaine constituent généralement les premiers signes d'un affaiblissement qui peut devenir irréversible si aucune capacité de réorganisation n'existe.
Aujourd'hui, plusieurs indices laissent penser que les FSR traversent une phase difficile. Sur le terrain, l'armée soudanaise semble avoir abandonné une logique de confrontation frontale systématique pour adopter une stratégie d'étranglement progressif. L'objectif paraît être moins la destruction immédiate de l'adversaire que la reconquête méthodique des axes, des villes et des bases arrière lui permettant de se ravitailler, de recruter et de se redéployer. Dans une telle approche, chaque perte territoriale réduit davantage la liberté de manœuvre des FSR.
La région de Kourmouk illustre cette logique. Située à proximité de la frontière éthiopienne, elle représente un point sensible dans les équilibres sécuritaires du Nil Bleu. La reprise de cette zone par l'armée, si elle se confirme durablement, constitue bien davantage qu'un simple gain local. Elle participe à la réaffirmation du contrôle de l'État sur ses marges frontalières.
Pour autant, parler déjà d'effondrement des FSR serait prématuré, car elles occupent encore des zones t villes stratégiques comme la raffinerie de Hadjelidjé, la garnison de Babanoussa, Elfasher, Eljeneina, Zalingué, DI-Ene, Nyala, Khouwey, Nouhoud. En plus, l'histoire militaire regorge d'exemples où des mouvements armés ont perdu des villes tout en conservant une capacité de nuisance considérable. La détention d'un territoire n'est pas toujours le facteur décisif dans les guerres asymétriques. Une force peut être chassée des centres urbains et poursuivre la lutte sous forme de guérilla pendant des années.
C'est précisément le principal défi qui attendrait l'armée soudanaise même dans l'hypothèse d'une reconquête totale des villes. Gagner la guerre conventionnelle ne signifie pas automatiquement gagner la paix. Les FSR disposent encore d'un réseau de combattants, de structures locales et d'une connaissance approfondie de vastes espaces périphériques du pays. Dans un contexte aussi fragmenté que celui du Soudan, la transformation d'une armée vaincue en mouvement insurrectionnel demeure un scénario crédible.
La véritable question n'est donc pas seulement de savoir si les FSR perdent la guerre actuelle, mais si les conditions sont réunies pour empêcher leur mutation en une rébellion durable. Or l'expérience soudanaise, marquée depuis des décennies par des conflits périphériques récurrents, invite à la prudence. Une victoire militaire, si éclatante soit-elle, ne saurait remplacer une solution politique.
C'est pourquoi la perspective d'une « paix des braves » mérite d'être sérieusement considérée. Une négociation ne signifie pas nécessairement l'impunité ni l'abandon de l'autorité de l'État. Elle peut constituer le cadre permettant le cantonnement des combattants, le désarmement progressif, la réintégration des éléments non impliqués dans des crimes graves et la reconstruction d'institutions nationales capables de dépasser les fractures communautaires.
Le Soudan se trouve peut-être à un tournant. Les succès militaires de l'armée peuvent ouvrir une fenêtre d'opportunité. Mais l'objectif ultime ne doit pas être uniquement la reprise des villes ; il doit être la reconstruction d'un État capable d'assurer durablement la sécurité, la justice et la coexistence entre ses différentes composantes. Sans cela, même une défaite militaire des FSR risquerait de n'être qu'une étape dans un cycle de violences appelé à se reproduire.
L'enjeu n'est plus seulement de savoir qui remportera les batailles. Il est de déterminer si le Soudan saura enfin gagner la paix.
Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Ancien Conseiller chargé de Mission du Médiateur de la République
Expert en gestion de conflits
Président du CEDPE
Yacoubahmat0@gmail.com
Sources consultées:
fr.yenisafak.com
french.presstv.ir
Sahel7
www.centrerecherche.com