La décision du Conseil de sécurité des Nations unies de prolonger pour seulement un mois l’embargo sur les armes applicable au Darfour, tout en poursuivant les discussions sur une éventuelle extension à l’ensemble du territoire soudanais, révèle une profonde divergence internationale sur la manière de traiter la guerre au Soudan.
Le Conseil de sécurité a approuvé à l’unanimité cette prolongation technique. Mais la proposition américaine visant à étendre l’embargo à l’ensemble du Soudan se heurte notamment à l’opposition de la Russie et aux réserves de la Chine. Washington considère que la guerre, commencée en avril 2023, a depuis longtemps dépassé les frontières du Darfour et qu’un dispositif limité à cette région ne correspond plus à la réalité du conflit. (AP News)
La question est donc plus large qu'un simple débat sur les sanctions. Le maintien d'un régime d'embargo territorial alors que le conflit est devenu national risque-t-il de contribuer, involontairement, à la fragmentation du Soudan ?
Le régime de sanctions concernant le Darfour trouve son origine dans les résolutions du Conseil de sécurité adoptées au milieu des années 2000. Or, depuis 2023, la guerre oppose les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) sur une grande partie du territoire national.
Les combats ont touché Khartoum, le Darfour, le Kordofan, le Nil-Bleu et d'autres régions. Dans ces conditions, maintenir une restriction spécifique au Darfour revient à conserver une frontière juridique des sanctions qui ne correspond plus à la frontière militaire du conflit.
C'est précisément l'argument américain, un embargo limité au Darfour ne permettrait plus de répondre à l'ampleur actuelle des transferts d'armes et des capacités militaires mobilisées dans la guerre. (AP News)
Mais la Russie et le gouvernement soudanais répondent que l'extension de l'embargo pourrait empêcher l'État soudanais d'exercer son droit à l'autodéfense et de protéger ses institutions.
Derrière ce débat juridique se trouve donc une question politique fondamentale. Qui doit être empêché de s'armer ? les deux camps de la guerre, ou seulement les acteurs opérant dans certaines régions ?
Pourtant malgré l'embargo qui existe, les armes continuent de circuler. Il y a donc un problème de l'application ! La principale faiblesse du régime actuel est peut-être moins son existence que son efficacité. Même si des rapports révèlent la circulation d’armes, surtout sophistiquées et modernes, dont on connaît la provenance, les grandes puissances n’osent pas en désigner l’origine. Des éléments rapportés par Reuters à partir d'un projet de rapport du Groupe d'experts de l'ONU font état de vols de Boeing 727 et d'Iliouchine-76 vers Nyala, certains ayant eu lieu de nuit. Le rapport affirme également que le corridor aérien N'Djamena-Nyala aurait été utilisé pour transporter des combattants étrangers, des mercenaires, des drones et des armes vers les zones contrôlées par les FSR (Reuters). Ces éléments sont particulièrement importants car ils montrent que l'existence juridique d'un embargo ne suffit pas à empêcher la circulation des armes lorsque des réseaux logistiques, financiers et aériens permettent de le contourner.
L'embargo peut alors produire un paradoxe, en interdisant les transferts officiellement, mais ceux qui disposent de réseaux clandestins ou de soutiens extérieurs continuent à acquérir des capacités militaires. C'est ici que la question de la division du Soudan apparaît. Si aucune des deux parties ne peut obtenir une victoire décisive, mais que chacune continue à recevoir des armes et des soutiens extérieurs, le conflit risque de se transformer en guerre de positions et de territoires. Les FSR consolident leurs bastions dans certaines parties du Darfour et cherchent à étendre leur influence vers le Kordofan. L'armée soudanaise, de son côté, contrôle Khartoum et une grande partie de l'est et du nord du pays. Dr. Ahmat Yacoub Dabio, expert en gestion de conflits, président du CEDPE.
A terme, le danger n'est donc pas nécessairement une partition officiellement proclamée. Le scénario le plus probable pourrait être beaucoup plus subtil. Un Soudan juridiquement unifié, mais politiquement, militairement et économiquement fragmenté. Deux administrations, deux appareils sécuritaires, deux réseaux d'approvisionnement, deux systèmes économiques et, progressivement, deux espaces d'influence. La Libye, un précédent qui doit servir d'avertissement. Il constitue ici un précédent particulièrement instructif. MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.
La Libye est aujourd'hui toujours confrontée à la rivalité entre autorités et forces armées rivales. Le cessez-le-feu de 2020 a réduit la guerre ouverte, mais le pays reste politiquement divisé entre l'ouest et l'est, tandis que les élections nationales demeurent bloquées. (Council on Foreign Relations)
Il serait erroné de dire que l'embargo a provoqué la division de la Libye, mais il est clair qu'il a instauré un statu quo empêchant toute force de remporter la guerre. Bien sûr, la fragmentation libyenne est d'abord le résultat de la chute du régime de Mouammar Kadhafi, de l'effondrement des institutions, de la prolifération des milices, de la compétition pour les ressources et des interventions étrangères. Mais la Libye démontre autre chose, qui est peut-être plus important pour le Soudan, un embargo qui n'est pas effectivement appliqué ne suffit pas à empêcher la militarisation durable des territoires rivaux. Et lorsque cette militarisation s'accompagne d'un processus politique bloqué, le résultat peut être le maintien pendant des années d'un statu quo territorial, avec deux centres de pouvoir qui finissent par s'installer dans la durée. Sarah H. Salmane, analyste, chercheure associée au CEDPE.
C'est précisément ce scénario « statu quo libyen » qu'il faut éviter au Soudan. Si les FSR continuent de recevoir des armes et des équipements malgré l'embargo sur le Darfour, tandis que l'armée soudanaise conserve elle aussi des capacités militaires et des soutiens extérieurs, l'embargo risque de devenir davantage un instrument diplomatique qu'un véritable mécanisme de désarmement. Or un conflit prolongé peut produire progressivement des réalités politiques irréversibles.
Une force qui contrôle un territoire pendant plusieurs années finit par mettre en place ses propres administrations, ses propres circuits économiques, ses propres forces de sécurité et ses propres relations extérieures. C'est ainsi qu'une séparation de fait peut apparaître sans qu'aucune partie n'ait officiellement proclamé la partition du pays.
MS. Abdelsalam, Analyste, chercheur.
Faut-il pour autant imposer immédiatement un embargo national ?
La réponse n'est pas aussi simple. Un embargo national pourrait réduire les possibilités d'approvisionnement des deux camps. Mais il pourrait aussi, comme le soutiennent Khartoum, Moscou et Pékin, limiter la capacité des institutions étatiques à se défendre face aux FSR. Le véritable problème est donc celui de l'égalité d'application.
Si l'embargo est étendu à l'ensemble du Soudan mais que certains acteurs extérieurs continuent clandestinement à fournir des armes à l'une ou l'autre partie, le résultat pourrait être inverse à celui recherché. Sarah H. Salmane, analyste, chercheure associée au CEDPE.
L'objectif devrait donc être moins de proclamer un embargo supplémentaire que de rendre réellement contrôlables les chaînes d'approvisionnement (aviation, ports, frontières terrestres, sociétés-écrans, réseaux financiers et intermédiaires).
Les éléments concernant le corridor N'Djamena-Nyala montrent précisément pourquoi cette question est centrale. (Reuters)
Le débat actuel au Conseil de sécurité ne porte donc pas uniquement sur la question de savoir s'il faut prolonger ou élargir un embargo. Il porte implicitement sur une question beaucoup plus grave : La communauté internationale veut-elle empêcher une nouvelle Libye au cœur de l'Afrique ?
Le Soudan est encore très loin d'une partition formelle. Mais plus la guerre se prolonge, plus les territoires contrôlés par les deux camps risquent de se transformer en espaces politiques distincts. L'expérience libyenne montre que le gel d'un conflit n'est pas nécessairement la paix. Il peut aussi devenir un moyen de stabiliser une division de fait. C'est pourquoi l'embargo ne devrait pas être pensé isolément. Il doit être accompagné d'une stratégie visant simultanément à couper les flux d'armes, à responsabiliser les soutiens extérieurs et surtout à imposer une véritable dynamique politique entre les protagonistes. Sinon, le risque est de voir émerger un Soudan qui restera officiellement un seul État, mais qui fonctionnera progressivement comme deux Soudan. Et c'est peut-être là que se situe aujourd'hui le véritable danger, non pas la partition annoncée du Soudan, mais sa partition progressive par le maintien d'un statu quo militaire et territorial. Dr. Ahmat Yacoub Dabio, expert en gestion de conflits, président du CEDPE.
Les autorités soudanaises affirment, sans preuve solide, que le projet américain est « soutenu par le conseiller spécial de Trump, Masad Boulos, avec un lobbying des Émirats et d’Israël ». Une déclaration politiquement très sensible. Il faut aussi reconnaître qu’avec la position extrême de l’armée sur les négociations avec les FSR, les marges de manœuvre de ses alliés internationaux étaient limitées.
Mme Agnès Jean
Représentante et coordinatrice adjointe
Sahel7