Sous la loupe

Tchad: Après le ministre Abdoulaye Sabre, le ministre Halata, monte au créneau

Jeudi 25 Juin 2026

Au-delà des personnes et des fonctions, les prises de position successives de plusieurs hauts responsables montrent que le problème est désormais perçu comme structurel.


Les critiques relatives à la centralisation excessive de la dépense publique ne datent pas d'aujourd'hui. Elles reviennent de manière récurrente dans le débat institutionnel tchadien et sont désormais exprimées au plus haut niveau de l'État. Après les déclarations du ministre des Affaires étrangères, Abdoulaye Sabre Fadoul, qui avait dénoncé les difficultés rencontrées par son département dans l'exécution de certaines missions faute de moyens financiers disponibles, c'est au tour du ministre de l'Aménagement du territoire, Alsilek Halata, de faire part de ses préoccupations.
Cette sortie publique traduit un malaise plus profond au sein de l'administration. En effet, plusieurs responsables gouvernementaux estiment que la forte concentration des décisions budgétaires entre les mains du chef de la junte militaire au pouvoir restreint d'institutions, ralentit la mise en œuvre des politiques publiques et réduit considérablement la marge d'action des ministères sectoriels. Dans un contexte marqué par d'importants défis sécuritaires, économiques et sociaux, certains départements peinent à disposer en temps voulu des ressources nécessaires à l'exécution de leurs programmes.
Avant eux, plusieurs personnalités de premier plan comme l'ancien ministre de l'enseignement supérieur Tom Erdimi, avaient déjà attiré l'attention sur cette problématique. D'anciens Premiers ministres comme Saleh Kebzabo, Dr. Succès Masra, Albert Padaké, ainsi que le Médiateur de la République, avaient déjà évoqué publiquement les difficultés liées à l'exécution du budget et à la répartition des ressources de l'État, évoquant des retards dans les décaissements et une faible autonomie des administrations dans la gestion de leurs crédits. Le Médiateur de la République lui-même avait souligné à plusieurs reprises les frustrations engendrées par les lenteurs administratives et les déséquilibres dans la répartition des ressources publiques.
Pour de nombreux observateurs, cette situation soulève une question fondamentale de gouvernance. Si les ministères sont chargés de concevoir et de mettre en œuvre les politiques publiques, leur efficacité dépend largement de leur capacité à mobiliser les moyens financiers correspondants.
« Lorsque les procédures de décaissement deviennent trop centralisées ou trop complexes, les projets prennent du retard, les services publics se dégradent et les engagements gouvernementaux peinent à se concrétiser sur le terrain », a déclaré à Sahel7, un ministre en fonction sous couvert de l’anonymat.
Les critiques actuelles révèlent ainsi un débat plus large sur la modernisation de la gestion des finances publiques au Tchad. Pour organiser un atelier, une formation ou mettre en œuvre un projet, nombre de ministères et d'institutions sont contraints de solliciter l'appui financier des partenaires techniques et financiers internationaux. Plusieurs experts plaident pour une plus grande déconcentration des décisions budgétaires, un renforcement de la transparence dans l'allocation des ressources et une meilleure prévisibilité des financements accordés aux ministères. Selon eux, une telle réforme permettrait d'améliorer l'efficacité de l'action publique tout en renforçant la responsabilité des gestionnaires.
Au-delà des personnes et des fonctions, les prises de position successives de plusieurs hauts responsables montrent que le problème est désormais perçu comme structurel. Elles traduisent l'existence d'un décalage entre les ambitions affichées par les pouvoirs publics et les moyens effectivement mis à la disposition des administrations chargées de les réaliser. La répétition de ces alertes, venant d'acteurs occupant ou ayant occupé des fonctions stratégiques au sein de l'État, témoigne de l'urgence d'une réflexion approfondie sur les mécanismes de gestion et de distribution des ressources publiques.

 
En réalité, le ministre des Finances ne dispose d'aucun pouvoir, contrairement à ce que pensent ses détracteurs. Au Tchad, il se contente d'exécuter les orientations du chef de l'État. Pour déjouer toute tentative de détournement, le feu maréchal Idriss Déby avait instauré une mesure stricte en 2010: aucun décaissement supérieur à 50 millions de FCFA ne pouvait être effectué sans son aval et sa signature. Le chef de la junte actuelle a hérité de cette même pratique, selon un proche de la présidence.
 
A en croire les détracteurs, une part importante des dépenses publiques serait concentrée autour des besoins de la présidence, du fonctionnement du pouvoir central, des déplacements officiels, de la sécurité ainsi que de diverses dépenses politiques. Ce qui intéresse le chef de la junte le maréchal Mahamat Idriss Deby c’est sa personne et l’armée forte d’environ 800 généraux. Selon le Journal Mondafrique :
« entre 2021 et début 2026, le président et son entourage ont dépensé près de 867 533 euros, dont 784 918 euros en espèces, lors de séjours officiels »
Les 800 généraux absorbent plus de 800 milliards de FCFA soit 33,05 % du budget de l’armée tchadienne estimé en 2025 à 2 420 800 milliards de CFA. Un général tchadien perçoit une solde et des avantages que l'État refuse à des milliers d'enseignants, d'infirmiers et de fonctionnaires civils qui font tourner le pays. L’État consacre moins de 4 000 francs CFA par an et par habitant à la santé, et un Tchadien sur deux vit à plus de trente minutes d'un établissement de soins (Sahel7)
 
Toutefois, malgré les dénonciations répétées de la société civile et les appels à une meilleure gouvernance financière, peu de changements structurels semblent avoir été observés jusqu'à présent. Comme le dit un proverbe bien connu : « Les chiens aboient, la caravane passe ». Cette expression résume le sentiment d'impuissance de nombreux acteurs qui dénoncent depuis des années les mêmes pratiques sans constater de réformes significatives.

Les sorties publiques de hauts responsables sont certes courageuses. Cela témoigne de l'ampleur du malaise et de la profondeur des difficultés auxquelles sont confrontées certaines institutions de l'État. Malheureusement, cela ne change absolument rien.

Ramy Haroun
Analyste, chercheur associé au CEDPE
www.centrerecherche.com