Tchad - L’hériter Deby où l’éloge du vide et de la brutalité

Mercredi 13 Mai 2026

Il n’y a aucune autre explication aux déboires de Succès Masra ; de Max Kemkoye et ses compagnons d’infortune du GCAP, embastillés depuis. Ils sont devenus du seul fait de l’existence de leurs offres politiques en dehors des partis cornaqués, des cibles à abattre pour le régime.


 
A l’évidence, Deby père n’était pas démocrate, mais sauvait les apparences ; il n’était pas un tendre, mais s’entourait d’adultes et parfois de sachants ; il n’était ni technocrate et encore moins intellectuel, mais donnait le change ; il ne connaissait rien aux fondamentaux du management, mais savait tirer profit des compétences de ses opposants les plus farouches ; il n’était pas diplomate, mais avait assimilé les codes et a fait du Tchad une place forte de la gestion des crises internationales en Afrique.
 
Il n’était pas œcuménique, mais pouvait faire illusion ; son pouvoir était personnel et clanique, mais sans sacrifice des grands équilibres provinciaux, communautaires et religieux. Et, à défaut d’avoir sorti le pays du sous-développement, il y avait préservé un semblant de paix et de cohésion. 
 
C’est parce qu’il était un vrai guerrier. Il avait su triompher des balles et des baïonnettes de l’ennemi et déjouer l’adversité ; il avait survécu au dur labeur dans les champs, les pâturages et à l’école ; à la faim, à la soif, à la fatigue et à la désespérance ; à l’incertitude du lendemain ; à l’isolement et à l’éloignement du giron familial.
 
Bref, il connaissait la rudesse du quotidien des Tchadiens ordinaires.  
 
Peut-on en dire autant de sa succession ? Le pays va à vau-l’eau sur le plan sécuritaire avec la multiplication des conflits communautaires, des attaques de Boko Haram et des atteintes aux biens et aux personnes sur l’ensemble du territoire. Sur le plan politique, l’espace démocratique est réduit à néant avec des appareils policier, militaire et judiciaire totalement dévolus à l’endiguement de l’opposition politique. L’étiolement du vouloir vivre ensemble n’a jamais atteint un tel état de décrépitude.    
 
Pour autant, qu’attendre du magistère de Mahamat Kaka, élevé sous le statut hyper doux, moelleux et privilégié de fils de Président et qui ne doit lui-même sa fonction de Président de la République qu’à la seule faveur de l’hérédité[1], si ce n’est le vide qu’il ne comble que par la brutalité. Qu’attendre d’un héritier qui aussitôt investi, a cru bon devoir, à pas de charge, truster les grades de général d’Armée et dans la foulée, de Maréchal du Tchad dont seul le défunt père en était attributaire alors même qu’aucun fait d’arme ne justifiait une telle célérité de la promotion ?
 
Preuve s’il en est du vide ; il faudrait sans doute repasser pour la mémoire d’Idriss Deby. 
 
« Un vide triomphant, bruyant et clinquant. Un vide qui se pavane, se monnaye et s’impose comme seule vérité »[2]. Et ce vide béant, refuse l’idée-même qu’il puisse exister une alternative ; une offre politique structurée, innovante et sérieuse. Il n’y a aucune autre explication aux déboires de Succès Masra ; de Max Kemkoye et ses compagnons d’infortune du GCAP, embastillés depuis. Ils sont devenus du seul fait de l’existence de leurs offres politiques en dehors des partis cornaqués, des cibles à abattre pour le régime. C’est ce qu’affirme d’ailleurs expressis verbis le SG du MPS dans son adresse, faite dans un mélange de genre dont il a seul le secret, non pas au Président du MPS, mais au Président de la République du 25 octobre 2025 : « au résumé de toutes nos analyses et concertation, nous avons déduis que le Gcap veut gouverner le Tchad sans nous : le Mps et tous les cadres aux affaires depuis trois ou quatre décennies ». Avouons que c’est une très curieuse acception de la démocratie que celle du nihilisme de l’alternatif au pouvoir.
 
À ceci près que personne au Tchad et ailleurs ne sait ce que le MPS pense « de l’école, de la recherche, de la santé, de l’agriculture, de l’emploi, de la justice, de l’industrie, de la dette, de la souveraineté économique, de la formation des jeunes, de la qualité de l’administration, de l’éthique publique, de la protection sociale, de la place des femmes, du destin des villages, du devenir des langues nationales, de l’avenir de la culture ou de la maîtrise scientifique du monde ou de la retraite ». Qui se souvient de la dernière convention thématique du MPS avec citoyens, experts, scientifiques et universitaires ? Et de ce qu’il en est ressorti en termes de résolutions programmatiques et de la mise en œuvre par le gouvernement ? Le MPS n’est rien d’autre qu’un parti à l’encéphalogramme plat[3], mais un vrai chef de fil d’une coalition du vice, de la malfaisance et de la prébende.    
 
Pour paraphraser un remarquable écrivain congolais[4] de la RDC, « la politique du néant, un Président sans projet, un pays sans boussole ni rêve commun. Le pouvoir au Tchad est une performance artistique où l’on gouverne par l’absence. Des discours sans substance, comme des échos dans une grotte abandonnée. Des lois jamais appliquées. Des promesses évaporées avant même leur énonciation, comme la rosée sous le soleil de midi ». Par suite, « comment décrire l’économie Tchadienne ? Un tour de magie permanent. Des budgets votés, jamais exécutés. Des mines pleines, des caisses vides. Des fortunes qui naissent en une nuit, sans origine, comme des champignons après la pluie ». C’est cela le Tchad de l’héritier Deby, sous la férule du MPS et l’on est prié d’applaudir et de dire merci !
 
Plus concrètement le vide et la brutalité érigés en méthode de gouvernement s’infère partout :
 
Le vide, c’est le cas dans la nomination d’un chef de protocole de la Présidence aux fonctions de Premier Ministre ; ce que n’aurait jamais fait Deby Père comme en témoigne le profil de ses 16 premiers ministres. Sauf le respect de l’actuel titulaire de la fonction, sa longue expérience au service de la famille Deby lui confère une aptitude unique à anticiper les désiderata de son patron, mais pas à impulser et coordonner l’action gouvernementale. De quelle autorité, à défaut de légitimité, peut-il se prévaloir à l’égard du Président et des ministres issus pour l’essentiel de la famille ? Seule la vocation à remplir le vide peut expliquer sa nomination.
 
Le vide, c’est aussi le cas dans la dénonciation bruyante de la coopération militaire avec la France avec une mise en scène grandiloquente et inélégante de la fermeture des emprises françaises dont pourtant la présence sur le territoire, constituait une monnaie d’échange et un levier d’influence sans commune mesure dans les rapports de force dans les relations internationales et se présenter, toute honte bue à l’Élysées, un an après pour tendre la sébile, mais sans la moindre carte maîtresse en main.
 
Le vide et la brutalité, c’est surtout s’acharner avec une brutalité inouïe contre l’opposition politique en temps de paix et hors période électorale. Car, d’une part, le MPS et ses appendices venaient de tout rafler des élections : présidentielles, législatives, sénatoriales, municipales et même une réforme constitutionnelle ; leur garantissant l’éternité au pouvoir. Tout était sous contrôle. D’autre part, en dépit d’une amertume légitime, Succès Masra et les siens étaient accommodants ; il venait de prendre acte de l’élection présidentielle et offrait sa disponibilité à servir. Mais il a été malgré tout frappé par le glaive du bras judiciaire du régime. Pour paraphraser l’un des frères Volfoni dans le très populaire film « Les Tontons flingueurs » de Georges Lautner : « Non mais t'as déjà vu ça ? En pleine paix, y chante et pis crac, un bourre-pif, mais il est complètement fou ce mec ! ». Sans doute, l’héritier Deby ne supporte pas de souffrir la comparaison de popularité et de notoriété avec le leader des Transformateurs. Le GCAP pour sa part, ne demandait rien d’autre que d’organiser une simple manifestation pacifique. Quoi du plus banal pour un regroupement de partis politiques. Et celle-ci, à la supposer autoriser, ne mobiliserait que dans les quartiers Sud de N’Djamena. Soit, rien qui ne puisse casser quatre pattes à un canard et donc, ébranler les fondements du régime. Et pourtant, ils ont été traités pire que des bandits de grands chemins. Des plumes plus avertis ont dénoncé de manière cartésienne l’inanité des chefs d’accusations retenus contre eux et leur condamnation subséquente en dépit de l’« armistice » signé la veille. J’ajouterai simplement que pour une manifestation projetée, le chef d’accusation du « risque de trouble à l’ordre public » ne pouvait en l’état des faits, donner lieu qu’à un traitement judiciaire en matière administrative, mais en aucun cas pénal donnant lieu à une peine afflictive. Mais au Tchad, sous la férule de l’inénarrable Cour Suprême et de son Président qui tient en laisse les chefs de cours, le droit dans son acception universelle et scientifique n’a pas droit de citer dans les tribunaux et les cours.         
 
Le vide, c’est enfin de ne pas s’inspirer de Deby père qui pouvait être sans pitié pour l’adversité en période électorale, mais qui aussitôt l’élection ou la réélection actée ; s’employait à convier, y compris en sollicitant l’aide des partenaires internationaux, ses adversaires d’hier à la table du gouvernement ou, il « fout la paix » aux récalcitrants jusqu’à la prochaine échéance électorale. Abdelkder Kamougué qui était l’adversaire du second tour de la présidentielle très disputée de 1996, a pourtant été élue président de l’Assemblée nationale sur demande de Deby père. Deby était militairement très puissant, mais avait besoin de Kamoungué pour tenir le Sud du pays et rassurer les partenaires internationaux. Et que dire des autres membres de l’opposition : les Kebzabo, Salibou Garba, Jean Alingué Baoyeu, Gali GATTA NGoté, Ibni Oumar Mahamat Sallé, Lol Mahamat Chouah, Abdoulaye Lamana, Kassiré Koumakoye, etc, qu’il n’avait de cesse d’appeler au gouvernement[5] ?
 
Aujourd’hui cela relèverait d’une chimère avec la gloutonnerie ambiante du régime. Tout, y compris, les miettes pour la famille Deby, le clan, les généraux, le MPS et quelques satellites.      
 
Deby père savait faire de concessions pour sauver l’essentiel. Le fils et ceux qui l’entourent ne connaissent que les codes de la brutalité parce qu’avec les armes payées par les contribuables, ils se croient puissants et invulnérables. Reste que comme le disait G. Clemenceau « on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus ».     
 
Qui parmi ceux de l’ancienne opposition ou des technocrates qui sous des prétextes fallacieux ou de bonne foi, ont rejoint le pouvoir, pendant la transition ou après, peut prétendre avoir à arracher la moindre inflexion au régime du point de vue de la gouvernance, des intuitions, du code électorales, des libertés publiques et individuelles ? Rien, Nada, Wallou. Ils n’ont récolté qu’humiliation, mépris et ostracisme, mais avec pour certains, il est vrai, des comptes en banque bien garnis.
 
Nombreux sont des Tchadiens qui aujourd’hui, regrettent et à raison, Deby père. Mais Deby n’est pas mois responsable de ce qu’est devenu le Tchad depuis son décès. Car sans son exercice personnel du pouvoir, son fils et sa famille n’auraient jamais envisagé une succession dynastique à la tête de la République.
 
Abdoulaye Mbotaingar,
Enseignant-Chercheur