Le président Mahamat Idriss Déby Itno a quitté N'Djaména le 22 mai pour l'Arabie Saoudite, dans un esprit, selon la présidence, de « recueillement et de prière pour la paix, la stabilité et la prospérité du Tchad ». Quelques jours plus tard, depuis ce même séjour spirituel, il a signé un décret qui a immédiatement alimenté les commentaires dans les cercles politiques et militaires de la capitale.
Le 26 mai 2026, le Maréchal Mahamat Idriss Déby Itno a signé un décret élevant huit colonels au grade de général de brigade, à titre exceptionnel. Parmi les personnalités concernées figurent le général Khoudar Mahamat Acyl, élevé au grade de général de corps d'armée « à titre exceptionnel », frère de l'ancienne première dame Hinda Déby Itno et le général Ousman Adam Dicki, commandant des Forces d'intervention rapide et figure montante du dispositif sécuritaire tchadien.
La géographie du décret interroge autant que son contenu
La première question que posent les observateurs n'est pas tant qui a été promu, mais d'où vient la décision. Qu'est-ce qui a poussé le chef de la junte à ne pas attendre son retour au pays pour signer ces promotions ? L'urgence sécuritaire ? La nécessité politique ? Ou, plus vraisemblablement, la démonstration que le pouvoir est une chose personnelle, transportable, exercée partout et à tout moment, y compris depuis les lieux saints de l'islam ? Rien n'est exclu jusqu'à la rumeur d'une tentative de coup d'état déjouée par certains des promus.
Cette gouvernance à distance n'est pas anodine. Elle dit quelque chose sur la nature du régime, un pouvoir centralisé dans une seule main, qui ne souffre ni délégation ni délai, et qui traite les décrets militaires comme des actes privés que l'on signe entre deux prières. Elle dit aussi quelque chose sur les destinataires de ces promotions. La promotion de Khoudar Mahamat Acyl est perçue comme un signal d'apaisement envers les élites militaires traditionnelles, tandis que celle d'Ousman Adam Dicki renforce un homme dont la trajectoire combine expertise opérationnelle et maîtrise des enjeux financiers de l'État. En d'autres termes, on soigne ses alliances depuis La Mecque.
Un Tchad saturé de généraux
Ce décret s'inscrit dans une tendance structurelle qui va bien au-delà de cette vague de promotions. Le Tchad compte près de 600 généraux pour moins de 19 millions d'habitants, soit un général pour 31 000 citoyens. La France en recense un pour 230 000. Le sommet de la pyramide militaire tchadienne est ainsi plus de six fois plus dense que celui d'une puissance nucléaire à engagements multilatéraux permanents. La Chine, deuxième armée mondiale, compte moins de 300 généraux. Le Sénégal, État stable et respecté, moins d'une centaine.
La comparaison est saisissante et révélatrice. Dans les armées modernes, le grade de général est le sommet d'une pyramide méritocratique fondée sur la formation, l'expérience de commandement, la compétence stratégique et l'ancienneté. Au Tchad, il est devenu un instrument de politique intérieure, on nomme général pour récompenser une loyauté, neutraliser une ambition, consolider une alliance tribale ou clanique, ou simplement solder une dette politique. La promotion de Khoudar Acyl à titre exceptionnel illustre parfaitement ce mécanisme, l'exceptionnalité n'est pas militaire, elle est politique.
Le coût budgétaire d'une armée de généraux
La question n'est pas seulement symbolique. Elle est financière, et dramatiquement concrète. Ce gigantisme militaire absorbe plus de 4 % du PIB national et près du quart des recettes intérieures de l'État. La masse salariale militaire engloutit environ 40 % des ressources budgétaires.
Dans le même temps, selon la Banque mondiale dans sa stratégie régionale Santé publiée début mai 2026, le Tchad figure parmi les pays les moins dépensiers en matière de santé publique de toute l'Afrique de l'Ouest et du Centre, l'État consacre moins de 4 000 francs CFA par an et par habitant à la santé, et un Tchadien sur deux vit à plus de trente minutes d'un établissement de soins. Un général tchadien dont le grade vient d'être relevé « à titre exceptionnel » perçoit une solde et des avantages que l'État refuse à des milliers d'enseignants, d'infirmiers et de fonctionnaires civils qui font tourner le pays.
Ce déséquilibre n'est pas une anomalie comptable, c'est un choix politique délibéré. Financer les généraux, c'est financer les loyautés. Négliger l'école et l'hôpital, c'est accepter que la population reste dépendante d'un État qui la maintient dans la précarité pour mieux la contrôler.
Une armée de grades sans armée de métier
Le paradoxe tchadien est saisissant, un pays qui multiplie les généraux comme d'autres multiplient les fonctionnaires vient de voir deux de ses bases militaires rasées par Boko Haram en quarante-huit heures, Barka Tolorom le 4 mai, une embuscade le 5. Le nombre de galons n'a pas protégé les soldats du lac Tchad. La qualité de la formation, l'équipement, la doctrine de défense, l'anticipation du renseignement, voilà ce qui les aurait protégés.
Une armée moderne ne se mesure pas au nombre d'officiers supérieurs. Elle se mesure à la qualité de sa formation initiale et continue, à la discipline institutionnelle, à la compétence technique de ses sous-officiers, à la cohérence de sa chaîne de commandement et à sa capacité à adapter sa doctrine aux menaces réelles. Interrogé par Sahel7, un officier de formation a déclaré ceci :
L'inflation des grades est contre-productive, elle crée une pyramide inversée où les commandants sont plus nombreux que les combattants efficaces, où les enjeux de préséance paralysent la décision opérationnelle, et où le budget disponible par soldat de terrain fond à mesure que les soldes des hauts gradés augmentent.
Le régime et le miroir qu'il refuse de regarder
Selon des chercheurs tchadiens, l'entourage du président se resserre dans un cercle familial et amical de confiance (frères, beaux-frères, amis d'enfance) promus généraux, ministres ou directeurs d'agences stratégiques. Selon un membre de la société civile :
Selon des chercheurs tchadiens, l'entourage du président se resserre dans un cercle familial et amical de confiance (frères, beaux-frères, amis d'enfance) promus généraux, ministres ou directeurs d'agences stratégiques. Selon un membre de la société civile :
Ce resserrement clanique est précisément ce qui rend les réformes structurelles impossibles. On ne réforme pas une armée dont les généraux doivent leur grade à leur proximité avec le chef de l'État plutôt qu'à leur mérite.
La vraie question que ce décret signé depuis La Mecque pose au Tchad n'est donc pas « combien de nouveaux généraux le pays peut-il se payer » ? Elle est : jusqu'où une armée pléthorique de hauts gradés mal formés, nommés pour des raisons politiques, financée au détriment de l'école et de l'hôpital, peut-elle tenir face à des groupes armés qui, eux, ne nomment pas leurs commandants « à titre exceptionnel », mais à la lumière de leur efficacité au combat ?
Par Ramy Haroun
Analyste, chercheur associé au CEDPE
Sources exploitées:
Genevacouncil
Human Rights WatchUN News
UN News
Human Rights Watch
UN News
CEDPE www.centrerecherche.com
SAhel7
Liberté Sans Frontière
Par Ramy Haroun
Analyste, chercheur associé au CEDPE
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