Pensée du Jour

Tchad : Ousmane Dillo à Paris, Djougourou accuse, le malaise militaire s’installe-t-il autour de Kaka ?

Vendredi 11 Septembre 2026

Ousman Djigourou, photo Alwihda
La déclaration d'Ousmane Dillo à Paris pourrait constituer un tournant dans la contestation du pouvoir de Mahamat Idriss Déby. Le chef rebelle a annoncé son intention de rentrer prochainement au Tchad pour renverser le chef de la junte militaire au pouvoir, martelant que « la junte doit partir ». Il n'a cependant donné ni date ni modalités précises de son retour. (sahel-intelligence.com)
Cette déclaration intervient dans un contexte particulièrement sensible. Dillo ne se présente plus seulement comme un opposant réclamant justice pour son frère Yaya Dillo, tué à N'Djamena en février 2024, mais il assume désormais une perspective de changement de pouvoir par la force.
Le parcours récent d'Ousmane Dillo donne à sa déclaration une dimension particulière. Il a combattu au Darfour aux côtés de forces Almouchtaraka alliées de l'armée soudanaise contre les FSR. Blessé lors des combats d'El-Fasher en octobre 2025, il avait ensuite été remis aux autorités tchadiennes. Il affirme que celles-ci lui auraient proposé de l'argent en échange du retrait de sa plainte concernant la mort de son frère, ce qu'il dit avoir refusé. Ces accusations restent à établir indépendamment. (
sahel-intelligence.com)
Son passage à Paris prend donc une importance politique. Il cherche simultanément à internationaliser le dossier Yaya Dillo et à donner une dimension internationale à sa contestation de chef de la junte.
Il faut néanmoins s’étonner de son passage à l'Assemblée nationale française et l'organisation d'une conférence dans les locaux parlementaires. Cela signifierait-il que l'Assemblée nationale ou le gouvernement français soutient son projet de renversement du chef de la junte au pouvoir depuis avril 2021 ?
Le cas d'Ousmane Abderaman Djougourou, ancien contrôleur général de l'Autorité indépendante de lutte contre la corruption, est encore différent. Après son remplacement par décret présidentiel en août, Djougourou a publiquement affirmé que les investigations de l'AILC à la Société des hydrocarbures du Tchad avaient fait apparaître de graves irrégularités présumées dans la gestion et la commercialisation du pétrole. Il affirme notamment que l'interruption d'une mission de contrôle aurait été ordonnée par le chef de l'État et estime que les implications constitutionnelles de cette intervention pourraient aller jusqu'à la question de la « haute trahison ». Ces accusations ne sont pas établies indépendamment et la SHT a contesté la version de l'AILC. (
Tchadinfos). Mais politiquement, l'affaire est importante. Djougourou n'est pas un opposant extérieur arrivé de nulle part. Il vient de l'intérieur de l'appareil institutionnel de l'État. Sa parole peut donc toucher des milieux qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans une opposition armée. C'est une différence fondamentale avec Dillo.
Le dossier soudanais est le véritable point de convergence possible. C'est probablement ici que se trouve le facteur le plus sensible. Le chef de la junte le maréchal Mahamat Déby affirme que le Tchad est neutre dans la guerre soudanaise. Pourtant, son gouvernement est régulièrement accusé de soutenir les FSR, notamment aux côtés des Émirats arabes unis. Ces accusations sont contestées par N'Djamena. MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.

Mais le problème n'est pas seulement diplomatique. Le conflit soudanais traverse directement les frontières communautaires et militaires du Tchad. Une partie importante de l'appareil sécuritaire tchadien appartient à des communautés ayant des liens familiaux et historiques avec le Darfour. La question de savoir si N'Djamena favorise ou non les FSR peut donc provoquer des réactions beaucoup plus profondes qu'un simple désaccord de politique étrangère. Le Monde rapportait en février 2026 que ces soupçons suscitaient des tensions croissantes au sein de la communauté zaghawa et citait un haut gradé tchadien affirmant que « la grande majorité » de cette communauté considérait désormais Déby comme un danger. (Le Monde.fr). C'est un élément qu'il faut prendre très au sérieux, tout en évitant de généraliser à l'ensemble de l'armée tchadienne.
Pourquoi le facteur militaire est déterminant ? Un régime militaire peut absorber pendant longtemps une contestation civile ou politique. Il devient beaucoup plus vulnérable lorsque des divergences apparaissent au sein de l'appareil militaire et sécuritaire qui garantit sa survie. Or le dossier soudanais peut précisément créer cette fracture. Si certains officiers considèrent que la politique de N'Djamena revient à favoriser les FSR alors que leurs parents, alliés ou communautés au Darfour combattent ou souffrent face à ces forces, le conflit soudanais devient alors une affaire intérieure tchadienne.
C'est là que les trois dossiers (Dillo, Djougourou et le Soudan) peuvent potentiellement se rejoindre.
Et la France dans tout cela ?
Il serait dangereux de conclure que Paris soutient Dillo contre Déby. Les faits disponibles indiquent plutôt une situation beaucoup plus complexe.
Le 29 janvier 2026, Emmanuel Macron et le chef de la junte militaire Mahamat Idriss Déby ont officiellement annoncé vouloir « revitaliser » le partenariat franco-tchadien, sur la base du respect mutuel et d'intérêts partagés. Les deux présidents ont également discuté de la guerre au Soudan. (
elysee.fr). Parallèlement, Le Monde a rapporté en juin que Paris et N'Djamena travaillaient à une reprise discrète de la coopération militaire, notamment dans les domaines du renseignement, de la formation et des capacités aériennes. (Le Monde.fr)
Cela donne une situation paradoxale. La France ne semble pas chercher actuellement à renverser le chef de la junte Mahamat Déby ; elle cherche plutôt à reconstruire avec lui un partenariat stratégique, tout en évitant de reproduire l'ancienne présence militaire française permanente. Mais cela ne signifie pas que Paris fermera les yeux sur les opposants tchadiens ou sur les questions de droits humains. La France peut parfaitement dialoguer avec le pouvoir en place tout en laissant fonctionner ses institutions parlementaires, judiciaires et diplomatiques, sans que cela constitue un soutien à un changement de régime.
Le véritable danger pour le pouvoir de Kaka ne serait donc pas nécessairement Ousmane Dillo seul.
Ce serait la convergence de plusieurs dynamiques :
Dillo → contestation armée et mobilisation de combattants ; Djougourou → contestation institutionnelle, anticorruption et accusation de haute trahison ; le dossier soudanais → mécontentement potentiel de certaines composantes de l'appareil sécuritaire ; Paris → nouvelle visibilité internationale de la contestation, mais sans preuve actuelle d'un soutien français au renversement du régime.
Dans ce contexte, le pouvoir pourrait se retrouver face à un enjeu bien plus sérieux qu’une opposition habituelle. Que se passe-t-il si l’armée soudanaise choisit de soutenir militairement ceux qui contestent le régime depuis l’extérieur ? Il est encore trop tôt pour trancher, mais les signaux devraient être observés ensemble plutôt que séparément. Dr. Ahmat Yacoub Dabio, Expert en gestion de Conflits, préident du CEDPE.
Et surtout, le dossier des FSR pourrait être le dénominateur commun. Ce qui était jusqu'ici présenté comme une question de politique étrangère et de guerre au Soudan pourrait progressivement devenir une question de cohésion de l'armée tchadienne et de légitimité du pouvoir. C'est probablement là que se trouve aujourd'hui la principale inconnue.

Sarah H. Salmane,
analyste, chercheure associée au CEDPE.
Sahel7, www.centrerecherche.com