Il y a des décisions qui, prises isolément, peuvent paraître banales. Et puis il y a celles qui, replacées dans leur contexte, deviennent des signaux qu’il serait imprudent d’ignorer. La décision des autorités tchadiennes d’interdire, jusqu’à nouvel ordre, l’utilisation de tout type de drone sur l’ensemble du territoire national appartient incontestablement à cette seconde catégorie. La circulaire du 14 septembre 2026 interdit l’usage des drones, y compris dans des activités journalistiques ou de reportage, et confie l’application de la mesure aux principaux services de sécurité du pays. Cette décision intervient dans un contexte particulièrement sensible. Selon des informations publiées par plusieurs sources, un drone sauvage (non identifié) aurait survolé pendant plusieurs minutes le palais présidentiel de N’Djamena dans la nuit du 9 au 10 septembre. Les mêmes informations affirment que le chef de l’État aurait été conduit vers des installations sécurisées. Surtout, aucune identification publique de l’appareil, de son propriétaire ou de sa mission n’a, à ce stade, été établie. Il faut donc rester prudent : le survol d’un drone ne permet pas, à lui seul, de conclure à une tentative de coup d’État. De même, les informations faisant état d’une tentative de déstabilisation doivent être distinguées des faits officiellement confirmés. Mais la succession des événements interpelle. Un drone sauvage au-dessus d’un site présidentiel hautement sensible. Des mesures de sécurité renforcées rapportées dans la capitale. Des contrôles et des arrestations évoqués dans différents récits. Puis, quelques jours plus tard, une interdiction nationale et sans exception de l’utilisation des drones. A cela s’ajoute un élément qui a alimenté les interrogations : la publication, par le chef de l’État, d’un verset coranique évoquant la ruse et les complots, avant que l'information sur le survol du palais ne soit rendue publique. Ce geste peut naturellement recevoir plusieurs interprétations et ne constitue pas, en lui-même, une preuve d'une menace particulière. Mais en politique comme en matière de sécurité, ce sont parfois les coïncidences qui méritent le plus d’attention. La véritable question n’est donc pas seulement de savoir ce qui s’est passé cette nuit-là. Elle est de savoir ce que le pouvoir n’a pas encore expliqué.
Et c’est précisément cette absence de réponses qui devrait inquiéter davantage que les rumeurs elles-mêmes. Le paradoxe d’une armée nombreuse face à un ciel vulnérable. Le Tchad dispose d’une importante hiérarchie militaire et de nombreux officiers généraux.Si un appareil a effectivement pénétré l’espace aérien immédiat du palais présidentiel, comment a-t-il pu être identifié aussi tardivement ? Pourquoi n’a-t-il pas été neutralisé ? Était-il un simple appareil d’observation, un drone commercial détourné, un engin militaire ou un appareil capable de transporter une charge ? Qui le pilotait et depuis où ? Pour l’instant, nous n’avons pas les réponses. MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.
Mais la guerre moderne ne se gagne plus seulement avec des hommes, des galons et des blindés. Elle se gagne également dans le ciel, dans l’espace électromagnétique, dans le renseignement, dans la détection et dans la capacité à neutraliser rapidement une menace. Un drone hostile n’a pas besoin d’une colonne de blindés pour représenter un danger. Il peut être discret, peu coûteux, difficile à détecter et capable de transmettre des renseignements en temps réel. Dr. Ahmat Yacoub Dabio, expert en gestion de conflits, président du CEDPE.
Dans certaines configurations, il peut également devenir une arme. C’est là que réside peut-être la véritable leçon de l’épisode de N’Djamena. A quoi sert d’aligner une multitude de généraux si l’État ne possède pas les moyens techniques d’identifier un appareil qui survole son propre centre de pouvoir ? La question peut paraître provocatrice. Elle est pourtant essentiellement stratégique. Le Tchad aurait peut-être davantage intérêt à disposer de moins de postes et de davantage de compétences : moins de bureaucratie militaire, davantage de renseignement ; moins de concentration sur les grades, davantage d’investissement dans la formation ; moins de blindés symboliques, davantage de moyens modernes de surveillance et de contrôle de l’espace aérien. MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.
Il ne s’agit pas nécessairement de dépenser davantage. Il s’agit de dépenser autrement. Le précédent Idriss Déby. L’histoire récente du Tchad devrait pourtant inciter à la prudence. La mort du maréchal Idriss Déby Itno, en avril 2021, demeure entourée de nombreuses interrogations dans le débat public tchadien. Il serait toutefois irresponsable d’affirmer, sans éléments établis, qu’un drone aurait joué un rôle dans sa mort ou que l’épisode actuel constituerait nécessairement un message directement lié à cet événement.
Mais une leçon peut être tirée de cette histoire : aucun pouvoir n’est éternellement à l’abri des menaces venant de l’intérieur comme de l’extérieur. Et lorsqu’un régime commence à multiplier les mesures de protection autour de son centre de pouvoir, la question essentielle n’est plus seulement militaire. Elle devient politique. La véritable urgence est peut-être ailleurs. Si le pouvoir est réellement confronté à des tensions au sein de l’appareil militaire, à des rivalités entre généraux ou à des menaces de déstabilisation, la réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire.
On peut fermer le ciel aux drones. On peut multiplier les checkpoints. On peut renforcer les gardes. On peut procéder à des arrestations. Mais aucune de ces mesures ne règle durablement une crise politique si ses causes profondes demeurent. Le pouvoir tchadien gagnerait donc à regarder au-delà du dispositif de sécurité immédiat. MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.
S’il n’est pas trop tard, il faut peut-être revoir la copie politique. Une paix politique véritable, une réconciliation nationale sincère, un dialogue avec les composantes de la société et une armée véritablement professionnelle et républicaine seraient probablement des remparts plus durables qu’une accumulation de dispositifs sécuritaires autour du palais. La force d’un État ne se mesure pas seulement au nombre de ses généraux. Elle se mesure à sa capacité à prévenir les crises avant qu’elles n’explosent, à protéger ses institutions, à contrôler son territoire et surtout à créer suffisamment de confiance pour que ceux qui contestent le pouvoir n’aient pas pour seule perspective la confrontation. Dr. Ahmat Yacoub Dabio, expert en gestion de conflits, président du CEDPE.
Le Tchad se trouve peut-être devant un choix historique : continuer à répondre aux menaces par l'accumulation des dispositifs sécuritaires, ou s'attaquer aux causes politiques profondes qui réduisent ces menaces . Car lorsqu’un pouvoir commence à craindre son propre ciel, il devrait peut-être aussi commencer à s’interroger sur son propre sol. Et parfois, la meilleure façon d’éviter de périr par l’épée n’est pas d’aiguiser davantage l’épée. C’est de faire la paix avec ceux qui pourraient un jour être tentés de la retourner contre vous.
Sarah H. Salmane,
analyste, chercheure associée au CEDPE.
Sahel7, www.centrerecherche.com
Sarah H. Salmane,
analyste, chercheure associée au CEDPE.
Sahel7, www.centrerecherche.com