Sous la loupe

Tchad : mourir en attendant sa retraite, la honte d'un pays, le prix d'une vie de service

Dimanche 5 Juillet 2026

La CNPS en est consciente, mais ce qui freine la mise en place d’un système simplifié, c’est le détournement. Des milliers de fonctionnaires fictifs seraient incapables de remplir des formulaires en ligne, ce qui priverait les corrompus de leurs avantages. Sinon, qu’est-ce qui empêche la direction de la CNPS et sa tutelle de faciliter le paiement des retraités ?


NdjamPost
Au Tchad, un fonctionnaire qui part à la retraite ne part pas vers le repos. Il part vers un combat. Un combat administratif si long, si épuisant, si absurde qu'il finit souvent par lui coûter la vie avant même qu'il n'en récolte les fruits. Dans un pays où l'espérance de vie d'un retraité ne dépasse guère six mois à deux ans après son départ à la retraite, il faut se poser une question simple mais brutale : a-t-on jamais vu, ailleurs dans le monde, un système qui punit ainsi ceux qui l'ont servi ? Ce n'est pas une exagération. C'est un constat.
La retraite est un parcours du combattant conçu comme une torture. Prenons les faits, un par un.

Première étape : l'attestation. Avant même de pouvoir entamer la moindre démarche de reconnaissance, le retraité doit attendre un à deux ans pour obtenir une simple attestation de la fonction publique. Un document. Une simple pièce administrative. Un à deux ans.
Deuxième étape : la reconnaissance. Une fois cette attestation en main, il faut ensuite jusqu'à trois années supplémentaires pour que le dossier soit reconnu et que le statut de retraité soit officiellement validé.
Troisième étape : la paie. Et quand, enfin, après des années d'attente, le retraité touche enfin quelque chose, ce n'est pas chaque mois. C'est une fois tous les trois mois. Comme si un homme ou une femme qui a donné quarante ans de sa vie à l'État pouvait vivre, se soigner, se nourrir, avec un versement trimestriel.

Entre ces étapes, il y a les allers-retours. Des dizaines d'allers-retours entre le domicile et les bureaux de la CNPS, sous un soleil qui dépasse les 45°C. Des hommes et des femmes âgés, fatigués, malades parfois, contraints de faire la queue, d'attendre, de revenir, encore et encore, humiliés par une bureaucratie qui semble avoir oublié qu'elle existe pour servir les citoyens, et non l'inverse.
Ce n'est pas de la lenteur administrative. C'est une maltraitance institutionnalisée.

Un pays se juge à la manière dont il traite ceux qui ne peuvent plus se défendre (les enfants, les malades, et les anciens). Les retraités tchadiens ont enseigné dans les écoles, soigné dans les hôpitaux, tenu les administrations, bâti, à leur échelle, ce pays. Le nom même de « Toumaï », qui signifie « espoir de vie » en langue gorane, devrait rappeler à chacun la valeur de la vie humaine. Comment un pays qui porte ce nom peut-il laisser mourir ses aînés dans l'attente d'un chèque ?
Il n'y a pourtant aucune fatalité. C'est là l'essentiel de l'argument : rien n'empêche techniquement de résoudre ce problème.
Le Tchad n'est pas seul à devoir gérer les dossiers de retraite de milliers de fonctionnaires. D'autres pays, avec des moyens comparables ou même inférieurs, ont numérisé leurs procédures de sécurité sociale : dépôt de dossier en ligne, suivi de l'état d'avancement par SMS ou application mobile, versement par mobile money ou virement bancaire automatique. Ces solutions existent, elles sont éprouvées, et leur coût est sans commune mesure avec le coût humain de l'inaction actuelle. La CNPS en est consciente, mais ce qui freine la mise en place d’un système simplifié, c’est le détournement. Des milliers de fonctionnaires fictifs seraient incapables de remplir des formulaires en ligne, ce qui priverait les corrompus de leurs avantages. Sinon, qu’est-ce qui empêche la direction de la CNPS et sa tutelle de faciliter le paiement des retraités ?
Qu'est-ce qui empêche la CNPS de mettre en place une plateforme numérique permettant à chaque retraité de déposer son dossier, de suivre son traitement et de recevoir sa pension sans avoir à traverser la ville dix fois sous 45°C ? Qu'est-ce qui empêche la CNPS de passer d'un paiement trimestriel à un paiement mensuel, comme cela se pratique presque partout ailleurs ? Qu'est-ce qui justifie qu'une simple attestation de la fonction publique prenne deux ans, et qu'une reconnaissance de statut en prenne trois ?
Si la réponse est le manque de moyens, alors il faut le dire clairement, publiquement, et engager les partenaires techniques et financiers capables d'accompagner cette digitalisation. Si la réponse est le manque de volonté, alors c'est encore plus grave, car cela signifie qu'on a choisi de laisser mourir des gens par indifférence plutôt que par incapacité.
Un appel, pas seulement une plainte. Ce texte n'est pas qu'une dénonciation. C'est un appel à l'action, adressé à trois niveaux :
A la direction générale de la CNPS : engager sans délai un audit des délais de traitement et un plan de digitalisation des démarches, avec des objectifs chiffrés et publics. Au gouvernement et au ministère de tutelle : faire du paiement mensuel des pensions une priorité budgétaire et de gouvernance, et non un vœu pieux. A l'opinion publique et à la société civile : ne plus accepter en silence ce qui est devenu, par habitude, une normalité scandaleuse.
Un retraité tchadien ne devrait pas avoir à choisir entre l'humiliation et la mort administrative. Il a droit, après une vie de service, à la dignité, à la rapidité, et au respect. Ce n'est pas une faveur qu'on lui demande d'accorder. C'est une dette qu'on lui doit.
Ayons pitié, ayons du respect pour ceux qui ont donné leur jeunesse à ce pays.


Par Dr. Ahmat Yacoub Dabio 
Ancien conseiller du Médiateur de la République
Expert en Gestion de Conflits
Président du CEDPE
yacoubahmat0@gmail.com