Sous la loupe

Tchad : quand la Médiature sans moyens est condamnée à l’inefficacité

Mercredi 30 Septembre 2026

Lorsqu'une institution est chargée de prévenir les conflits communautaires, de faciliter le dialogue et de contribuer à la cohésion sociale, son absence du terrain peut avoir des conséquences bien plus importantes qu'une simple insuffisance administrative.


Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Ancien Conseiller du Médiateur de la République
Expert en gestion de conflits
président du CEDPE
Sahel7, www.centrerecherche.com
yacoubahmat0@gmail.com

La Médiature de la République a démenti les informations diffusées sur les réseaux sociaux faisant état de prétendues menaces visant le Médiateur de la République, Saleh Kebzabo, ainsi que de sa démission, dans un contexte présenté comme lié aux difficultés de fonctionnement de l’institution.
Dans une mise au point rendue publique le 29 septembre 2026, la Médiature affirme que ces informations « ne correspondent ni à la position du Médiateur de la République ni à la réalité des faits ». Il convient donc de prendre acte de ce démenti et d’éviter de transformer des rumeurs en faits établis.
Mais au-delà de cette polémique, une question beaucoup plus profonde mérite d’être posée. Une institution peut-elle réellement remplir la mission qui lui est confiée lorsqu’elle ne dispose pas effectivement des moyens correspondant à son budget et à ses responsabilités ? Des budgets votés, mais des moyens qui ne suivent pas. Le problème dépasse largement la seule Médiature de la République. Il concerne, à des degrés divers, le fonctionnement de nombreuses institutions publiques tchadiennes.
Le budget de l’État est voté par l’Assemblée nationale. Sur le papier, les crédits existent donc. Mais l’existence d’une ligne budgétaire ne signifie pas nécessairement que l’institution dispose effectivement, tout au long de l’année, des ressources financières qui lui sont théoriquement affectées.
J’ai eu l’occasion de connaître cette réalité de l’intérieur. J’ai été conseiller à la Médiature de la République de 2009 à 2018. A cette époque déjà, le budget inscrit sur le papier pouvait atteindre plusieurs milliards de francs CFA, alors que, dans la pratique, l’institution devait composer essentiellement avec le paiement des salaires et, à certaines périodes, avec des moyens limités pour les missions.
Cette situation pose une question fondamentale de gouvernance. A quoi sert de confier une mission constitutionnelle ou institutionnelle importante à une structure si celle-ci ne dispose pas des moyens matériels et financiers nécessaires pour l’accomplir ?
Une institution privée de moyens finit inévitablement par être jugée sur des résultats qu’elle n’a pas toujours les moyens de produire.
Face à ces contraintes, nous avions alors recherché des partenariats extérieurs afin de permettre à la Médiature de mener certaines activités. Ces démarches avaient notamment permis de mobiliser une enveloppe de l’ordre d’un million de dollars, mais avec des conditions et des exigences particulièrement strictes. Ce recours aux partenaires peut être utile et même nécessaire dans certaines circonstances. Mais il ne devrait jamais devenir un substitut permanent au financement public d'une institution de l'État.
Car lorsqu’un État crée une institution, lui confie une mission et lui attribue un budget, il doit également lui donner les moyens réels de fonctionner.
Sinon, le risque est évident. L'institution existe juridiquement, son responsable est nommé, ses missions sont définies, mais son incapacité à produire des résultats devient progressivement une responsabilité personnelle que l'on fait porter à celui qui la dirige.
C’est dans cette perspective qu’il faut regarder la situation du Médiateur de la République, Saleh Kebzabo. Personne ne peut raisonnablement contester que son expérience politique, administrative et institutionnelle puisse constituer un atout pour une institution appelée notamment à contribuer à la prévention et à la gestion des conflits, au dialogue et au rapprochement entre les citoyens et les institutions.
Mais une personnalité, aussi expérimentée soit-elle, ne peut pas remplacer les moyens dont une institution a besoin pour accomplir sa mission. Le véritable débat ne devrait donc pas être de savoir si le Médiateur est capable ou non de travailler. Il devrait être de savoir si l'État lui donne effectivement les moyens de travailler.
Car il existe une contradiction difficilement soutenable : demander à une institution de produire des résultats, tout en ne lui donnant pas les ressources nécessaires pour atteindre les objectifs qui lui sont assignés.
Le danger est alors de créer un mécanisme institutionnel dans lequel l'échec devient imputable au responsable de l'institution plutôt qu'aux conditions dans lesquelles celle-ci fonctionne.
Le responsable est nommé. Il reçoit une mission. Les attentes de la population sont élevées. Mais si les crédits ne sont pas effectivement disponibles, si les déplacements ne peuvent être financés, si les missions de terrain sont limitées et si les activités de prévention et de médiation ne peuvent être conduites correctement, comment peut-on ensuite demander des comptes uniquement au responsable ? C'est là que se trouve, à mon sens, le véritable problème.
Au Tchad, accepter une fonction publique ne devrait pas signifier accepter de devenir un simple titulaire de poste. Une nomination doit être accompagnée d'une véritable capacité d'action. On ne nomme pas des responsables pour qu'ils se contentent de percevoir un salaire, d'assister aux cérémonies officielles ou de constater l'impuissance de leur institution. On les nomme pour agir.
Et lorsqu'une institution est chargée de prévenir les conflits communautaires, de faciliter le dialogue et de contribuer à la cohésion sociale, son absence du terrain peut avoir des conséquences bien plus importantes qu'une simple insuffisance administrative.
Le choix qui se présente au Médiateur. Le démenti du 29 septembre met fin, au moins provisoirement, aux rumeurs concernant une éventuelle démission du Médiateur. Mais la question de fond demeure.

Saleh Kebzabo devra-t-il travailler avec des moyens limités, au risque que les résultats insuffisants de son institution lui soient imputés, ou devra-t-il, à un moment donné, poser publiquement la question des moyens indispensables à l'accomplissement de sa mission ? La réponse lui appartient. Mais il serait injuste de demander à un responsable de rendre compte de résultats sans examiner simultanément les moyens effectivement mis à sa disposition. MS. Abdelsalam, analyste, chercheur associé au CEDPE

La Médiature n'est pas une institution décorative. Dans un pays confronté à des tensions communautaires, à des conflits fonciers, à des différends locaux et à de multiples fractures sociales, la médiation et la prévention des conflits constituent des investissements dans la stabilité nationale. Donner à la Médiature les moyens de travailler ne devrait donc pas être considéré comme une dépense secondaire. C'est une nécessité institutionnelle. Sarah H. Salmane, analyste, chercheure associée au CEDPE.

Le véritable enjeu n'est finalement pas de savoir si le Médiateur restera ou démissionnera. Le véritable enjeu est de savoir si l'État tchadien veut réellement donner à la Médiature les moyens d'accomplir la mission pour laquelle elle a été créée.
Une institution dépourvue de moyens peut bien garder son statut légal, afficher un budget sur le papier et maintenir ses responsables en place. Mais elle ne pourra jamais réellement satisfaire les attentes que l’on a envers elle. Le retard du processus DDR concernant les mouvements politico-militaires signataires de l’accord de Doha en est un exemple regrettable.

 
Sahel7, www.centrerecherche.com