Débat

Tchad : quand les conflits locaux deviennent le symptôme d’une crise de gouvernance

Jeudi 8 Octobre 2026


Sous la direction de
Mme Agnès Jean
Représentante et coordinatrice adjoint
Sahel7 www.centrerecherche.com


Du Tibesti au Ouaddaï, du Guéra au Salamat, du Mayo-Kebbi au Kanem, rares sont les régions du Tchad qui semblent aujourd’hui totalement épargnées par les conflits intercommunautaires ou intracommunautaires. Derrière ces affrontements, qui prennent souvent la forme de conflits fonciers, pastoraux, miniers ou communautaires, se trouvent des causes immédiates bien identifiables. Mais, au-delà de ces causes, une question plus profonde mérite d’être posée : pourquoi les mêmes conflits reviennent-ils régulièrement malgré les multiples interventions de l’État ?
Certains observateurs et acteurs locaux dénoncent, derrière plusieurs de ces crises, l’existence de logiques politico-militaires, claniques ou communautaires qui chercheraient à instrumentaliser les tensions locales à des fins politiques. Ces accusations méritent naturellement d’être établies au cas par cas. Mais une chose paraît difficilement contestable : l’instrumentalisation des divisions sociales devient particulièrement dangereuse lorsque les institutions de l’État sont faibles ou lorsque la confiance entre les citoyens et les pouvoirs publics est profondément détériorée.
C’est précisément là que se trouve l’une des grandes faiblesses de la gouvernance actuelle des conflits au Tchad.
Des mécanismes de prévention trop souvent relégués au second plan. Le Tchad dispose pourtant de ressources humaines et institutionnelles capables de contribuer à la prévention et à la résolution des conflits : chefferies traditionnelles, autorités religieuses, mécanismes de médiation, société civile, chercheurs et centres spécialisés dans la prévention des conflits et de l’extrémisme. Encore faudrait-il leur donner les moyens d’agir.
Trop souvent, ces structures sont sollicitées après l'éclatement de la crise, lorsqu'il est déjà difficile de restaurer la confiance et de ramener les communautés au dialogue. La prévention véritable suppose au contraire de travailler en amont : identifier les signaux faibles, cartographier les tensions, disposer de mécanismes d’alerte précoce et maintenir un dialogue permanent avec les communautés.
Une institution de médiation ne devrait pas être mobilisée uniquement lorsque les armes ont déjà parlé. Une chefferie traditionnelle ne devrait pas être considérée uniquement comme une autorité protocolaire. Une organisation de la société civile ne devrait pas être invitée seulement pour donner une apparence inclusive à une initiative décidée ailleurs.
La prévention des conflits exige des institutions indépendantes, crédibles, dotées de moyens et capables d’intervenir avant que la violence ne s’installe.
 
Le cycle des conflits et des solutions provisoires. Le problème est également celui de la répétition.
Un conflit éclate. Des délégations sont envoyées. Des accords sont annoncés. Des engagements sont pris. Le calme revient pendant quelque temps. Puis, quelques mois ou quelques années plus tard, le même conflit réapparaît, parfois sous une forme plus violente. Cela signifie que l’on traite trop souvent les conséquences plutôt que les causes.
Les causes profondes sont connues : sentiment d’injustice, concurrence pour l’accès aux terres et aux ressources, impunité, corruption, faiblesse de l’administration, insuffisance des services publics, chômage des jeunes, pauvreté et, surtout, perte de confiance dans les institutions. Dr. Ahmat Yacoub Dabio, expert en gestion de conflits, président du CEDPE.
Lorsqu'un citoyen ne croit plus que la justice puisse lui garantir ses droits, il est tenté de chercher d'autres formes de protection. Lorsque les communautés ne font plus confiance à l'État, elles se replient sur leurs propres structures de défense. Et lorsque ces structures disposent d'armes, le conflit communautaire peut rapidement se transformer en conflit politico-militaire. MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.
Les événements récents au Tibesti doivent être analysés dans ce contexte plus large. Cette région possède d’importantes ressources minières, notamment aurifères. Pourtant, la question qui revient chez de nombreux acteurs locaux est simple : que rapporte réellement cette richesse aux populations qui vivent sur ces territoires ?
Le développement des infrastructures, l'accès aux services sociaux, l'emploi des jeunes, la protection de l'environnement et la transparence dans la gestion des ressources doivent être au cœur du débat. Dr. Ahmt Yacoub Dabio.
Des accusations circulent également concernant l’exploitation des ressources minières, leur contrôle par des réseaux proches du chef de la junte et l’acheminement de l’or vers l’extérieur du pays. Ces accusations, lorsqu’elles sont formulées, doivent être vérifiées par des enquêtes indépendantes et transparentes. Elles ne peuvent ni être ignorées, ni être transformées automatiquement en vérités établies.
Mais leur existence même révèle un problème politique majeur : l’opacité dans la gestion des ressources naturelles nourrit la suspicion, et la suspicion nourrit à son tour le conflit.
 
Selon Ousmane Abdéramane Inna-djougourou, ancien dirigeant de l’AILC, au regard des dispositions constitutionnelles, l’implication du chef de la junte constitue un cas de «haute trahison» et pourrait éventuellement justifier une procédure de sa destitution", 
Entre le pillage de l’or, de l’antimoine, du Tungstène et du pétrole, le clan mafieux au pouvoir détourne chaque année plus de 5000 milliards de fcfa, soit deux fois le budget de l’Etat. Des ressources qui auraient permis d’éliminer l’extrême pauvreté, moderniser l’école, l’hôpital et réduire considérablement le chômage des jeunes", selon Charfadine Galmaye, rédacteur en chef de TchadOne.

La question ne devrait donc pas seulement être : qui contrôle l’or du Tibesti ?
Elle devrait être : qui décide de l’exploitation des ressources ? Qui en bénéficie ? Combien revient à l'État ? Combien revient aux collectivités et aux populations locales ? Quels mécanismes de contrôle existent ? Et où sont les comptes rendus publics ? MS. Abdelsalam. 

Le véritable enjeu est de restaurer la confiance. Le problème ne concerne d'ailleurs pas uniquement l'or. Pétrole, élevage, gomme arabique, sésame, douanes et autres secteurs économiques stratégiques constituent autant de ressources qui devraient contribuer au développement national.

Le débat n'est donc pas celui de savoir si le Tchad possède des richesses. Il en possède.
Le véritable problème est de savoir pourquoi ces richesses ne se traduisent pas suffisamment par des écoles, des centres de santé, des routes, de l'eau potable, des emplois et des perspectives pour la jeunesse. Dr. Ahmat Yacoub Dabio.

Un État ne se mesure pas uniquement à sa capacité à maintenir l'ordre. Il se mesure aussi à sa capacité à rendre justice, protéger les citoyens, gérer équitablement les ressources et créer les conditions du développement. Que faire ?

Le Tchad ne sortira pas durablement du cycle des conflits par des interventions ponctuelles ou uniquement sécuritaires. Il faut reconstruire progressivement un véritable système national de prévention et de gestion des conflits, fondé sur cinq piliers :

Renforcer les mécanismes d'alerte précoce, avec une présence permanente dans les zones à risque ; Donner un véritable rôle aux médiateurs, chefs traditionnels, autorités religieuses, chercheurs et organisations de la société civile ; Garantir une justice accessible et impartiale, afin que les citoyens ne soient pas contraints de rechercher eux-mêmes réparation ou protection ; Assurer la transparence dans la gestion des ressources naturelles, notamment minières et pétrolières ; Investir dans la jeunesse et les territoires, car aucun dispositif sécuritaire ne pourra remplacer durablement l'emploi, l'éducation, la justice et le développement. Sarah H. Salmane, analyste, chercheure associée au CEDPE.

Il faut surtout sortir d'une logique dans laquelle chaque crise est considérée comme un événement isolé. Le conflit du Tibesti, les tensions du Ouaddaï, du Guéra, du Salamat, du Mayo-Kebbi ou du Kanem ne sont pas nécessairement les mêmes conflits. Mais ils peuvent être les symptômes différents d'un même problème : la fragilité de la gouvernance et de la confiance entre l'État et les citoyens.
La question qui se pose désormais à la jeunesse tchadienne est donc essentielle : quel pays voulons-nous construire et quelles institutions voulons-nous laisser aux générations futures ?

Le Tchad ne manque ni de ressources, ni de compétences, ni de femmes et d'hommes capables de contribuer à son redressement. Ce qui manque encore, c'est un cadre suffisamment crédible pour transformer ces potentialités en développement, en justice et en paix durable. Sarah H. Salmane.

Prévenir plutôt que réprimer. Dialoguer plutôt que diviser. Rendre justice plutôt que laisser s'installer l'impunité. Développer plutôt qu'exploiter. C'est peut-être à partir de ces principes que le Tchad pourra progressivement retrouver le chemin de la stabilité et du développement.
En attendant, que Dieu protège le Tchad et son peuple.