La polémique trouve son origine dans une vidéo largement relayée sur les réseaux sociaux, où l'on voit le ministre de la Sécurité publique et de l'Immigration, le général Ali Ahmat Aghabache, s'exprimer avec virulence dans le cadre d'un litige foncier, contestant une ordonnance judiciaire liée à une affaire cadastrale. Sa phrase, désormais connue de tous, résume à elle seule l'état de la relation entre l'exécutif et le judiciaire au Tchad : « Déchirez-moi cette ordonnance ou passez-la-moi que je la déchire moi-même. »
Cette sortie spectaculaire n'était pourtant pas le premier signe de tension. Dès le 9 mai 2026, les syndicats SMT et SYAMAT s'étaient réunis pour dénoncer les ingérences et les menaces pesant sur le bon fonctionnement de la justice : à Gagal, le délégué général du gouvernement avait demandé au juge de paix de libérer les locaux de la justice ; à Kyabé, le préfet avait ordonné la suspension d'un substitut du procureur ; à Kalait, un préfet avait exigé des comptes rendus réguliers des affaires traitées et avait menacé physiquement un juge. Ce 24 mai, le ministre venait d'ajouter un épisode supplémentaire à une liste qui n'en finit pas de s'allonger.
La réaction des magistrats : une fermeté inédite
Les principaux syndicats de magistrats du Tchad ont déposé une plainte contre le ministre de la Sécurité, lui reprochant d'avoir qualifié les magistrats de « corrompus » tout en appelant certains responsables communaux à ignorer des décisions judiciaires liées à des affaires foncières. Dans leur plainte, les syndicats qualifient ces propos de constitutifs des infractions de discrédit public sur des actes judiciaires et juridictionnels, d'outrage et de diffamation envers un corps constitué, et d'empiètement sur le bon fonctionnement de la justice, faits prévus et punis par les dispositions des articles 142, 144 et suivants du Code pénal tchadien.
Le scénario des excuses imposées
C'est ici que la séquence politique devient révélatrice. Dès que la plainte a été déposée et l'assemblée générale extraordinaire convoquée, le gouvernement a activé ses relais habituels : le Premier ministre a convoqué le syndicat. La démarche est connue — rapide, informelle, sans conditions préalables. Et le syndicat, comme souvent dans le passé, a répondu à la convocation sans délai, sans poser de conditions, sans exiger de contreparties institutionnelles. Le ministre a présenté des excuses. Scène close.
Sauf que cette fois, le dénouement a été différent. Les magistrats ont rejeté les excuses du gouvernement et maintenu leur plainte contre le ministre de la Sécurité. Une rupture avec la tradition de capitulation silencieuse qui mérite d'être saluée — même si elle pose une question de fond : pourquoi a-t-il fallu attendre que la vidéo virale force la main ?
La vraie question : à quoi servent des excuses sans réforme ?
La cession rapide aux convocations du Premier ministre n'est pas un simple problème de protocole. Elle révèle une faiblesse structurelle qui nourrit précisément le mépris que l'exécutif témoigne au judiciaire. Comme l'a relevé un avocat, il est contradictoire pour le gouvernement d'instrumentaliser une partie de la magistrature lorsqu'elle sert ses intérêts, puis de traiter les juges de corrompus lorsque des décisions lui déplaisent.
La grande majorité des Tchadiens qui accusent la justice de corruption ne le font pas par malveillance — ils le font parce que ce qu'ils observent confirme leurs doutes. Et une capitulation syndicale rapide, obtenue par la convocation d'un Premier ministre et soldée par des excuses sans contrepartie, ne fait qu'alimenter cette perception.
L'occasion était pourtant historique. Face à une faute publique, filmée, incontestable, le syndicat des magistrats tenait pour une fois le rapport de force. Il aurait pu — il aurait dû — en faire le levier d'une exigence de fond : que le gouvernement s'engage sur des réformes concrètes de l'indépendance institutionnelle de la justice. En particulier : le mode d'élection ou de désignation du Procureur de la République, du Président de la Cour suprême et du Président du Conseil constitutionnel — trois postes aujourd'hui entièrement entre les mains de l'exécutif, ce qui rend toute indépendance formelle illusoire.
Ce que la magistrature devrait exiger — et n'exige pas
Une justice indépendante ne se proclame pas, elle se construit par des mécanismes institutionnels que le pouvoir exécutif ne peut pas contourner. Concrètement, cela signifie que le Procureur de la République ne devrait pas être nommé sur décision gouvernementale, mais désigné par un Conseil supérieur de la magistrature dont la composition serait majoritairement élue par les magistrats eux-mêmes. Que le Président de la Cour suprême et celui du Conseil constitutionnel ne devraient pas leur poste à la signature présidentielle, mais à un processus transparent, éventuellement soumis à la confirmation parlementaire.
Ces réformes ne sont pas utopiques. Elles existent dans plusieurs démocraties africaines, et même dans des pays francophones à tradition juridique proche du Tchad. Ce qui manque, ce n'est pas le modèle — c'est la volonté politique de le mettre en place. Et ce qui empêche cette volonté de s'exprimer, c'est précisément la culture de la capitulation rapide qui a longtemps caractérisé les corps intermédiaires tchadiens face au pouvoir.
Le rejet des excuses annoncé ce 26 mai est un signal encourageant. Il ne sera significatif que s'il est suivi d'une posture durable, cohérente, et articulée autour d'exigences de réforme précises — non d'une simple posture de dignité blessée.
La justice tchadienne est à la croisée des chemins. Elle peut continuer à plier sous les convocations ministérielles et valider ainsi, dans les faits, l'image que le pouvoir et une partie de l'opinion ont d'elle. Ou elle peut choisir ce moment, rare, où la faute était publique et incontestable, pour poser les fondations d'une indépendance réelle. Le choix lui appartient encore.
Analyse cedpe avec exploitation des sources suvantes:
Times of Israel
Marine-oceans
Agenzia Nova
Amnesty International
United Nations in Europe
Marine-oceans
Tchad — Justice et exécutif : quand les excuses ne suffisent plus
Mercredi 27 Mai 2026