école au quartier Boutalbagar -Ndjamena
Sarah H. Salmane
analyste, chercheure
associée au CEDPE
Depuis son arrivée au pouvoir en septembre 2022, après avoir renversé le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, le capitaine Ibrahim Traoré s’efforce de construire sa légitimité autour du souverainisme, de la production locale et du développement endogène. Son discours, qui prône une plus grande autonomie économique et une rupture avec certaines pratiques de coopération traditionnelles, trouve un écho auprès d’une partie de la population burkinabè.
Le régime met en avant des projets industriels, des infrastructures, des initiatives agricoles et des programmes destinés à valoriser les ressources nationales. Parmi les initiatives promues figurent Faso Mêbo, consacrée notamment à l’aménagement urbain et aux infrastructures, ainsi que plusieurs projets de transformation industrielle. Les autorités burkinabè présentent ces réalisations comme des avancées vers la souveraineté économique et la création d’emplois.
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Le programme des quelque 40 projets ambitieux évoqués par les partisans du capitaine Traoré s’inscrit dans cette stratégie : démontrer qu’un pays peut mobiliser davantage ses ressources, développer ses capacités productives et financer des réalisations nationales. Toutefois, le nombre de projets ne suffit pas à mesurer leur réussite. Il faut aussi examiner leur état d’avancement, leur financement, les emplois effectivement créés et leurs retombées sur le quotidien des citoyens.
La trajectoire burkinabè ne saurait non plus être résumée à une réussite incontestable. Le pays reste confronté à une grave crise sécuritaire, tandis que les questions relatives aux libertés publiques, à la gouvernance et au contrôle démocratique du pouvoir demeurent essentielles. Le souverainisme ne dispense aucun dirigeant de rendre compte de ses résultats.
Le contraste tchadien : des ressources, mais à quel bénéfice pour la population ?
Comparons maintenant cette orientation avec la situation du Tchad, dirigé par le chef de la junte le maréchal Mahamat Idriss Déby Itno.
Le Tchad est un pays producteur de pétrole, doté de ressources minières et d’un important potentiel agricole et pastoral. Son cheptel, son coton, son sésame et sa gomme arabique représentent autant d’atouts économiques susceptibles de soutenir son développement.
Pourtant, le pays continue de solliciter l’assistance de partenaires internationaux pour répondre aux besoins alimentaires de populations vulnérables. Et voilà qu’un nouvel épisode soulève des interrogations : selon les informations rapportées, le chef de l’État a appelé la population à contribuer à la réhabilitation des écoles publiques.
La contradiction est saisissante. Comment demander à des citoyens confrontés à la précarité de financer la remise en état des établissements scolaires, alors que l’entretien des infrastructures publiques relève normalement des responsabilités de l’État ? Comment mobiliser la solidarité internationale pour répondre aux urgences alimentaires et, dans le même temps, solliciter les contributions de populations fragilisées pour compenser les insuffisances du financement public ?
Bien entendu, la participation citoyenne à des projets collectifs n’est pas en soi condamnable. Elle peut témoigner d’un véritable esprit de solidarité. Mais elle devient problématique lorsqu’elle semble se substituer aux obligations fondamentales de l’État, particulièrement dans un pays disposant de ressources naturelles considérables.
La question n’est donc pas de condamner toute initiative populaire. Elle est de savoir pourquoi les recettes nationales ne permettent pas de financer convenablement les besoins essentiels : l’éducation, la santé, les infrastructures et l’emploi des jeunes.
La souveraineté se mesure aussi dans les écoles et les hôpitaux.
La comparaison entre les deux dirigeants ne doit pas se transformer en exercice de propagande en faveur de l’un ou de dénigrement systématique de l’autre. Elle pose une question plus fondamentale : que fait chaque régime des ressources et des moyens dont il dispose ?
Au Burkina Faso, les autorités cherchent à mettre en scène une politique de développement fondée sur la production nationale, les investissements publics et la mobilisation des citoyens https://youtu.be/WJkycxrtnQU?t=4. Au Tchad, les appels à l’aide alimentaire et aux contributions populaires pour les écoles interrogent la cohérence entre les richesses disponibles et les services effectivement fournis à la population.
Les deux pays n’ont ni les mêmes contraintes sécuritaires, ni la même structure économique, ni les mêmes capacités administratives. Une comparaison rigoureuse doit en tenir compte. Mais ces différences ne doivent pas empêcher d’évaluer les politiques publiques à partir de critères concrets : transparence budgétaire, qualité des infrastructures, accès aux services sociaux, emplois créés et amélioration du niveau de vie.
La souveraineté ne se proclame pas seulement dans les discours. Elle se démontre aussi par la capacité à financer les priorités nationales, à valoriser les ressources du pays et à réduire la dépendance des citoyens à l’égard de l’aide d’urgence.
Deux chefs militaires face au jugement de l’histoire.
Le capitaine Ibrahim Traoré et le maréchal Mahamat Idriss Déby disposent chacun d’un appareil d’État et revendiquent, à des degrés différents, la défense de l’intérêt national. Mais le véritable test de leur leadership ne réside ni dans leur grade militaire, ni dans leur communication, ni dans leur capacité à organiser des cérémonies officielles. Il réside dans les résultats mesurables de leur action.
Un projet industriel n’est une réussite que s’il fonctionne durablement, crée des emplois et bénéficie à l’économie nationale. Une politique de souveraineté n’est crédible que si elle renforce l’autonomie du pays sans sacrifier les libertés et la responsabilité publique. Et un État riche de ses ressources ne peut durablement justifier les carences de ses services essentiels sans expliquer, chiffres à l’appui, l’utilisation de ses recettes.
Le Burkina Faso et le Tchad offrent ainsi deux expériences politiques à examiner au-delà des slogans. L’un met en avant les projets et la transformation économique https://youtu.be/WJkycxrtnQU?t=4 ; l’autre se trouve confronté à des interrogations persistantes sur la capacité de l’État à répondre aux besoins fondamentaux de sa population Tchad : le pont de la honte dans un pays riche de ses ressources.
Au bout du compte, ce ne sont ni les uniformes, ni les discours souverainistes, ni les appels à la solidarité qui départageront les modèles. Ce sont les ponts construits, les écoles entretenues, les hôpitaux fonctionnels, les emplois durables et les ressources publiques utilisées au bénéfice de tous.
Car la souveraineté véritable commence lorsque les richesses d’un pays cessent d’être une promesse et deviennent une amélioration tangible des conditions de vie de ses habitants. Au Tchad, force est de reconnaître que malgré sa richesse, la situation socioéconomique est chaotique et une question demeure : où va réellement l’argent tiré de ces ressources ?
Charfadine Galmaye, rédacteur en chef de TchadOne, avance l’accusation selon laquelle plus de 5 000 milliards de FCFA seraient détournés chaque année.
Ousmane Abdéramane Inna-djougourou, ancien dirigeant de l’AILC, évoque pour sa part une qualification de « haute trahison » et une éventuelle procédure de destitution.