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Sous la loupe

Tchad : le pont de la honte dans un pays riche de ses ressources

Lundi 12 Octobre 2026

Quand un peuple doit construire ses propres ponts, solliciter des dons pour réparer ses écoles et attendre l’aide internationale pour se nourrir, la question n’est plus seulement celle de la pauvreté, mais celle de la gouvernance.


 

Sous la direction de
Mme Agnès Jean
Représentante et coordinatrice adjoint
Sahel7 www.centrerecherche.com


L’inauguration, dans le sud du Tchad, d’un pont artisanal construit grâce aux efforts de la population, sans soutien public suffisant selon les témoignages rapportés, a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, y compris au-delà des frontières tchadiennes. Ce qui aurait pu être présenté comme un exemple de solidarité communautaire est devenu le symbole d’un paradoxe : comment un pays producteur de pétrole, doté d’un important cheptel et de ressources minières et agricoles, peut-il laisser ses citoyens assumer eux-mêmes des infrastructures aussi essentielles ?
Le problème n’est pas que les citoyens se mobilisent pour construire un pont. Cette solidarité est respectable. Le scandale potentiel réside dans le fait que leur mobilisation puisse devenir une nécessité là où l’État devrait assurer les services publics de base. Un pont artisanal ne résume pas, à lui seul, la situation d’un pays. Mais lorsqu’il devient le symbole international de ses insuffisances, il révèle un malaise que les autorités ne peuvent ignorer.
 
Des richesses considérables, des questions sans réponse. Le Tchad dispose de ressources pétrolières, minières et agricoles : pétrole, or, antimoine, tungstène, coton, sésame, gomme arabique et élevage. Ces richesses devraient constituer un levier de transformation économique et sociale. Elles devraient contribuer à financer les routes, les ponts, les écoles, les hôpitaux, l’accès à l’eau potable et la création d’emplois pour une jeunesse confrontée au chômage et à la précarité.
 
Pourtant, une question demeure : où va réellement l’argent tiré de ces ressources ?
Charfadine Galmaye, rédacteur en chef de TchadOne, avance l’accusation selon laquelle plus de 5 000 milliards de FCFA seraient détournés chaque année.
Il s’agit d’une affirmation extrêmement grave, qui devrait être étayée par des données budgétaires, des audits et des enquêtes indépendantes avant de pouvoir être considérée comme établie. Mais au-delà de ce chiffre en l’absence de preuves accessibles, le débat sur la transparence des recettes publiques est incontournable.
Combien l’État perçoit-il effectivement du pétrole et des activités minières ? Quelle part de ces revenus est inscrite au budget ? Quels montants sont consacrés à l’éducation, à la santé, aux infrastructures et à la lutte contre la pauvreté ? Quels mécanismes permettent de contrôler les marchés publics et de sanctionner les détournements éventuels ?
Ce sont ces questions, et non les seules déclarations officielles, qui permettront de mesurer la manière dont les richesses nationales profitent réellement aux citoyens.
 
Demander aux pauvres de financer les obligations de l’État. La controverse prend une dimension supplémentaire lorsqu’on rapproche les appels à la solidarité internationale pour faire face au risque alimentaire des appels aux contributions populaires pour réhabiliter les écoles publiques.


Classe d'une école au quartier Boutalbagar, N'Djamena -image CEDPE

Le 15 septembre 2026, selon les informations rapportées, le chef de l’État, Mahamat Idriss Déby Itno, a annoncé des mesures d’urgence face aux risques de mauvaise récolte et d’insécurité alimentaire. Peu après, un appel à la contribution de la population pour soutenir la réhabilitation des établissements scolaires a suscité des interrogations.
La contradiction est profonde : lorsqu’une partie de la population peine à satisfaire ses besoins alimentaires, peut-on raisonnablement lui demander de prendre en charge des dépenses qui relèvent normalement des responsabilités publiques ? MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.
La contribution citoyenne peut être un acte volontaire de solidarité. Elle ne saurait toutefois remplacer durablement le financement public de l’éducation. L’entretien des écoles, la rémunération des enseignants et la mise à disposition de locaux adaptés ne doivent pas dépendre de la capacité des familles, déjà fragilisées, à verser de l’argent.
Un État peut solliciter ses citoyens en période de crise. Mais il doit alors expliquer pourquoi les ressources disponibles ne suffisent pas, publier les montants collectés et garantir leur utilisation transparente. Dr. Ahmat Yacoub Dabio, expert en gestion de conflits, président du CEDPE.
Une responsabilité politique et institutionnelle. Les inaugurations officielles de petites infrastructures, de rues réaménagées ou d’unités de production peuvent avoir leur utilité. Mais elles deviennent politiquement problématiques lorsqu’elles contrastent avec l’absence de services essentiels dans de nombreuses localités.
La fonction d’un chef d’État n’est pas seulement d’inaugurer des réalisations ponctuelles. Elle consiste à garantir une politique publique cohérente, une répartition équitable des investissements et une gestion responsable des ressources nationales.
Ousmane Abdéramane Inna-djougourou, ancien dirigeant de l’AILC, évoque pour sa part une qualification de « haute trahison » et une éventuelle procédure de destitution. 
Une telle conclusion juridique ne peut cependant être tirée sur la seule base de critiques de gouvernance : elle doit être examinée au regard de la Constitution, des faits établis et des procédures légales applicables.
La responsabilité politique, elle, ne se limite pas à une qualification pénale. Elle implique de rendre compte des choix budgétaires, des résultats obtenus et des écarts entre les promesses publiques et les conditions de vie de la population.

Les partenaires internationaux peuvent-ils continuer à fermer les yeux ?
Les institutions financières internationales et les partenaires du Tchad ont également un rôle à jouer. Leur coopération ne devrait pas se limiter aux équilibres macroéconomiques, aux programmes de financement ou aux objectifs sécuritaires. Elle devrait aussi contribuer à renforcer la transparence budgétaire, le contrôle des dépenses publiques et l’évaluation des résultats sociaux. Sarah H. Salmane, analyste, chercheure associée au CEDPE.
 
Plusieurs rapports surtout celui de Ousmane Abdéramane Inna-djougourou, ancien dirigeant de l’AILC sur des éléments précis relatifs au détournement et de corruption, ont attiré l’attention des institutions financières internationales (FMI, la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement...). Elles auraient récemment reconnu la réalité de détournements imputés aux autorités tchadiennes.
En revanche, ces institutions peuvent demander des comptes sur l’utilisation des financements, soutenir les mécanismes de contrôle et encourager la publication de données fiables sur les recettes extractives et les dépenses de l’État.
 
Le véritable enjeu : rendre les richesses au peuple. Le Tchad ne manque pas seulement de ressources. Il manque aussi d’infrastructures, de services publics accessibles et de mécanismes suffisamment crédibles pour démontrer que les richesses nationales sont transformées en progrès collectif.
Le pétrole ne nourrit pas automatiquement la population. L’or ne construit pas spontanément des écoles. Le coton, le sésame et la gomme arabique ne réduisent pas le chômage par leur seule existence. Tout dépend de la manière dont les recettes sont collectées, réparties, investies et contrôlées. MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.
Le pont artisanal du sud devrait donc être davantage qu’un sujet de moquerie sur les réseaux sociaux : il devrait provoquer un débat national sur les priorités budgétaires, la transparence et la responsabilité des dirigeants.
Dans un pays riche de ses ressources, demander aux citoyens de bâtir leurs ponts, de financer leurs écoles et de compter sur l’aide extérieure pour se nourrir pose une question fondamentale : si les richesses nationales ne permettent pas de répondre aux besoins élémentaires de la population, qui en bénéficie réellement ?
C’est à cette question que les autorités doivent répondre, chiffres à l’appui. Le développement ne se mesure ni au nombre d’inaugurations ni aux discours officiels, mais à la possibilité, pour chaque citoyen, de traverser un pont sûr, d’envoyer ses enfants dans une école digne et de se nourrir sans dépendre de l’assistance humanitaire.