Sous la loupe

Et si le maréchal acceptait de se soumettre à la justice ? Ce serait une première dans l'histoire du Tchad

Mercredi 26 Aout 2026

Une accusation qui ne peut plus rester sans réponse.



Le 12 août 2026, l'Autorité indépendante de lutte contre la corruption (AILC) dénonçait publiquement l'arrestation de ses agents par l'Agence nationale de sécurité de l'État (ANSE), en pleine mission de contrôle à la Société des hydrocarbures du Tchad (SHT), une enquête qui portait notamment sur des écarts constatés entre les prix de vente du brut tchadien et les prix de référence internationaux. Quelques jours plus tard, remplacé par décret présidentiel le 14 août, l'ancien contrôleur général de l'AILC, Ousmane Abderaman Djougourou, sortait de son silence dans une mise au point publique. Sa formule ne laisse guère de place à l'ambiguïté. Selon lui, l'ordre d'arrestation de l'équipe de l'AILC émanait directement du président de la République, un acte qu'il qualifie de violation des lois de la République, susceptible de relever de la haute trahison, et donc, en théorie, d'ouvrir la voie à une procédure de destitution.
C'est une accusation d'une gravité rare, portée non pas par un opposant anonyme sur les réseaux sociaux, mais par celui qui, jusqu'à quelques jours plus tôt, dirigeait l'institution officiellement chargée de traquer la corruption au sommet de l'État. Elle mérite, à ce titre, une réponse à la hauteur de sa gravité, et non le silence. MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.
Ce que serait, concrètement, ce silence. Depuis cette mise au point, aucune réaction officielle n'a été constatée du côté de la justice tchadienne. Tous les regards se tournent vers la présidence, où une prise de position est attendue d'un moment à l'autre. Deux issues se dessinent, et elles ne se valent pas. La première consisterait, pour le chef de la junte, à accepter de se soumettre à une enquête judiciaire indépendante afin de déterminer s'il y a eu, oui ou non, interférence dans une mission de contrôle anticorruption. La seconde consisterait à se déchaîner contre l'accusateur plutôt que de répondre à l'accusation, une tentation déjà perceptible si l'on en croit la mobilisation constatée sur les réseaux sociaux, où un bataillon de comptes fictifs s'emploie depuis plusieurs jours à dénigrer et discréditer l'ancien patron de l'AILC plutôt qu'à répondre sur le fond.
Cette seconde option ne convaincra personne. Attaquer le messager n'a jamais permis de faire disparaître le message, surtout lorsque ce message émane d'un homme qui a lui-même prêté serment de dire la vérité dans l'exercice de ses fonctions.
Ce qu'une enquête judiciaire prouverait, quelle qu'en soit l'issue. Accepter une enquête judiciaire n'équivaut pas à accepter une destitution, c'est une nuance essentielle, que plusieurs généraux de l'armée auraient eux-mêmes soufflée au chef de la junte, selon des indiscrétions rapportées ces derniers jours. Il ne s'agit pas de réclamer sa chute, mais d'exiger qu'il se défende, dans les formes prévues par la loi, face à une accusation nommément formulée. Dr. Ahmat Yacoub, expert en gestion de Conflits, président du CEDPE.
En acceptant de s'y soumettre, le chef de l'État démontrerait à la fois qu'il n'a rien à se reprocher, si tel est le cas, et qu'au Tchad, nul n'est au-dessus de la loi, pas même celui qui la fait appliquer. Ce serait, à l'inverse, une occasion pour une justice tchadienne durement affaiblie par des années de deux poids deux mesures constatés par l'ensemble de la population, de redorer une image ternie en montrant qu'elle peut, une fois, instruire un dossier jusqu'au sommet de l'État. Il ne s'agit pas non plus, à l'inverse, de traquer ou d'intimider l'ancien patron de l'AILC, cela ne servirait à rien, si ce n'est à confirmer, par les faits, l'accusation même qu'on cherche à étouffer. Sarah H. Salmane. Analyste, chercheure associée au CEDPE
Regarder ailleurs pour mesurer ce que ce geste représenterait. Combien de chefs d'État, de premiers ministres, d'hommes politiques dans le monde ont accepté de se plier à la justice pour défendre leur honneur, plutôt que de le fuir ? L'exemple le plus net reste sans doute celui du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, resté en fonction tout en se soumettant, des années durant, à un procès pour corruption devant la justice de son propre pays, sans jamais chercher à faire arrêter ceux qui l'accusaient. En Afrique, les précédents sont réels mais différents dans leur nature. Hissène Habré, jugé à Dakar par une juridiction spéciale africaine en 2016 pour crimes contre l'humanité, ou Charles Taylor, condamné en 2012 par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone, deux procès retentissants, mais qui sont intervenus après la chute de leur pouvoir, non pendant leur exercice.
Un chef d'État africain acceptant volontairement une enquête judiciaire alors qu'il est encore au pouvoir, pour répondre à une accusation précise et laver son honneur plutôt que fuir la question, serait, en ce sens, un geste suffisamment rare pour marquer une rupture réelle avec les pratiques du continent, et avec celles du Tchad en particulier. Dr. Ahmat Yacoub, expert en gestion de Conflits, président du CEDPE.
Une question précise mérite une réponse précise. Au-delà du principe, une question concrète reste posée et attend toujours une réponse : sur quelle base la direction générale de la SHT, l'entreprise publique au cœur même de l'enquête interrompue par l'ANSE, a-t-elle été confiée à une personnalité dont plusieurs voix, sur les réseaux sociaux comme dans les cercles informés, affirment qu'elle serait apparentée par alliance au chef de la junte ?
Je n'ai pas pu vérifier cette affiliation familiale précise auprès de sources indépendantes, et elle doit donc être traitée avec prudence tant qu'elle n'est pas confirmée. Mais le doute lui-même n'est pas né de nulle part : la SHT a une longue histoire de nominations concentrées dans l'entourage familial du pouvoir en place, un fils et une fille d'Idriss Déby Itno ayant eux-mêmes occupé des postes de direction au sein de l'entreprise ou de ses filiales par le passé. C'est précisément ce type de zone grise, entretenue plutôt que dissipée, qui nourrit la défiance, et c'est précisément ce type de zone grise qu'une enquête judiciaire indépendante, menée jusqu'au bout, aurait le mérite de clarifier une bonne fois pour toutes. MS. Abdelsalam, analyste, chercheur.
Le test est posé, la réponse appartient désormais au chef de l'État
Le bras de fer entre l'AILC et la présidence n'est plus, à ce stade, un simple différend administratif. Il est devenu un test grandeur nature. Celui de savoir si le Tchad est prêt à accepter de changer, ou s'il reste prisonnier d'une culture d'impunité où les institutions censées contrôler le pouvoir finissent invariablement neutralisées dès qu'elles s'en approchent d'un peu trop près. Dans un pays où les citoyens consentent chaque jour d'immenses sacrifices pour faire face aux précarités de la vie, il n'est pas excessif de rappeler que les ressources pétrolières, minières et financières constituent un patrimoine national qui appartient, avant tout, au peuple tchadien, et que ce même peuple a le droit d'obtenir une réponse claire, plutôt qu'un silence prolongé ou une campagne de dénigrement, face à une accusation de cette gravité.

 
Sous la direction de
Mme Agnès Jean
Représentante et coordinatrice adjoint
Sahel7 www.centrerecherche.com


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