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Ensemble contre les conflits et pour la paix

Sous la loupe

Au Tchad, la corruption est un cancer systémique au sommet de l'État

Dimanche 7 Juin 2026

Un consortium d’organisations de la société civile prévoit d’organiser en octobre 2026 à Bruxelles une conférence africaine sur le cas du Tchad.


Entre 2021 et 2023, le chef de la junte au pouvoir le maréchal Mahamat Idriss Déby a dépensé près d'un million d'euros chez un célèbre tailleur parisien, alors que 35 % de ses compatriotes vivent sous le seuil d'extrême pauvreté selon la Banque Mondiale. Le Parquet National Financier français a ouvert une enquête préliminaire pour détournement de fonds publics et recel. En mars 2026, lors du dernier voyage du chef de la junte en France, Mediapart a révélé que le maréchal et sa suite ont dépensé près de 860 000 euros à l'hôtel Royal Monceau à Paris, dont 58 000 euros en service de chambre, la quasi-totalité réglée en liquide.
 
Le cas de son ancien directeur de cabinet est emblématique de l'impunité. Idriss Youssouf Boy, condamné à 5 ans de prison en mai 2025 pour corruption passive, avait déjà été accusé de détournement de plusieurs centaines de milliards à la société des hydrocarbures du Tchad, mais le président lui avait accordé son pardon. En 2014, un enregistrement sonore largement relayé dans les médias tchadiens avait mis en cause l'ancien ministre de la sécurité Ahmat Mahamat Bachir et Jean-Bernard Padaré dans une affaire présumée de corruption et de détournement de fonds publics. Les accusations avaient suscité une enquête administrative et judiciaire, mais l'enregistrement, à lui seul, n'avait pas été considéré comme une preuve juridique suffisante.  
 
Lors du 65e anniversaire de l'indépendance en août 2025, le chef de la junte le maréchal Mahamat Idriss Déby a réaffirmé sa volonté de mener une lutte sans concession contre la corruption et le détournement des deniers publics. Mais les faits révèlent l'écart abyssal entre les déclarations et la réalité, une rente captée par une élite militaro-politique pendant que la population attend toujours les routes, les hôpitaux et l'électricité.
Le 26 mai 2026, depuis son séjour en Arabie Saoudite, le chef de la junte, le maréchal Mahamat Idriss Déby, a signé un décret élevant huit colonels au grade de général de brigade à titre exceptionnel. Ce geste s'inscrit dans une tendance structurelle bien documentée. Le Tchad compterait environ 900 généraux pour moins de 19 millions d'habitants, soit environ un général pour 20 000 à 30 000 citoyens. La France, puissance nucléaire à engagements multilatéraux permanents, en compte environ 270 en activité pour 68 millions d'habitants, soit un pour 250 000. Les États-Unis comptent environ 900 officiers généraux et amiraux toutes armées et toutes étoiles confondues. La Chine, selon des estimations occidentales, moins de 300.

Ce n’est pas juste un détail administratif, mais plutôt une stratégie de fidélisation clientéliste. On distribue des galons et des véhicules pour s’assurer des loyautés, au détriment des soldats de base et des finances de l’État. Avec 900 généraux, la charge d’entretien atteint environ 61 380 000 000 FCFA (Salaires, eau et électricité gratuites : 38 880 000 000 FCFA/an ; véhicules : 22 500 000 000 FCFA). Un budget colossal, ajouté à d’autres avantages, qui pèse lourdement sur des finances publiques, déjà fragiles, dans un pays où la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté.

L'AILC, l’Agence Indépendante de Lutte Contre la Corruption, est l’entité administrative indépendante du Tchad chargée de combattre la corruption et de promouvoir la bonne gouvernance. Elle est cependant accusée d’esquiver les vrais dossiers, et ce malgré les résultats impressionnants qu’elle a obtenus. La société civile réclame la poursuite de tous les hauts dignitaires, anciens ou actuels, ayant détourné des fonds et les ayant placés à l’étranger. Un consortium d’organisations de la société civile prévoit d’organiser en octobre 2026 à Bruxelles une conférence africaine sur le cas du Tchad.

Mahamat Saleh Abdelsalam
Analyste, chercheur associé au CEDPE