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Il y a 25 ans la France fut le premier pays au monde à adopter une loi, la loi Taubira, reconnaissant l’esclavage et la traite comme crimes contre l’humanité. Vingt-cinq ans après, les débats mémoriels oscillent entre demandes de réparations et justice restaurative.
« La culpabilité n’est pas héréditaire » avait clamé Christiane Taubira lors du vote solennel de sa loi au Sénat français en 2001. Bon nombre de ses héritiers pensent le contraire en qualifiant souvent les problèmes économiques et sociétaux des Outre-mer d’être la conséquence directe de l’époque esclavagiste et la France d’être un pays raciste.
Certes, toutes les mémoires des crimes contre l’humanité doivent être honorées et il n’y aura jamais assez de monuments, de lieux de mémoire, de trvaux de recherche pour rappeler l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité et des génocides. Le mât de la fraternité et de la mémoire, haut de 18 mètres, érigé en avril 2026 dans la rade de Nantes, participe de ce devoir de transmission, comme le Mémorial aux noms qui sortira de terre au Trocadéro en mars 2027 [voire notre encadré].
Mât de la fraternité ? En 2026, les guerres mémorielles remplacent trop souvent le travail historique. Comme l’écrit un enfant de Césaire dans une tribune venue de loin, la mémoire a malheureusement quitté la recherche de la vérité de l’histoire pour devenir règlements de compte.
Lorsque le Ghana propose à l’Assemblée générale des Nations unies de reconnaître l’esclavage comme le PIRE des crimes contre l’humanité, il trahit le sens universel de cette notion. Heureusement la France s’est abstenue mais une majorité d’États ont voté en faveur de cette concurrence mémorielle. Shoah, esclavage, génocides arménien, cambodgien ou rwandais : chacun incarne à sa façon l’absolu de l’horreur et l’imprescriptibilité de tous ces crimes.
Il ne devrait exister aucune comptabilité de la souffrance. Mais à ce jeu macabre des morts tombés au champ de l’inhumanité, nous pourrions poser la question suivante aux Nations unies : qu’est-ce qui est PIRE entre les 6 millions de juifs assassinés en à peine cinq ans par les nazis et leurs collabos et les 12 millions d’esclaves arrachés à l’Afrique par la traite transatlantique pendant trois siècles ? Vaines comparaisons mais faits bruts de l’histoire.
Mémoire politisée
La boîte de Pandore est donc ouverte et une haine mémorielle nourrit aujourd’hui des affrontements identitaires. La fraternité est bien loin.
Le Sud global occulte volontairement les traites intra-africaines ou orientales pour transformer la mémoire en accusation permanente contre l’Occident et la France. On passe alors du devoir de mémoire à une logique de culpabilisation des descendants qui n’a guère de sens historique.
Pourtant, un Allemand d’aujourd’hui n’est pas responsable du nazisme de ses ancêtres, pas plus qu’un descendant de colons ne peut être jugé comptable des crimes passés.
C’est pourquoi aussi nous ne comprenons pas qu’un descendant d’esclavagistes se soit senti obligé de présenter des excuses au nom de ses aïeux, comme l’a fait Monsieur Pierre Guillon de Princé lors du Festival « Histoire d’Avenir » à Nantes en avril dernier. C’est comme si le présent était coupable des crimes du passé et donc comptable d’une histoire fonctionnant à rebours du sens chronologique du temps. On veut remonter le temps et on marche sur la tête.
C’est dans ce contexte qu’en France les demandes de « réparations » formulées par des associations plus militantes que scientifiques, comme la Fondation pour la mémoire de l’esclavage présidée par Jean-Marc Ayrault, ancien premier ministre et ancien maire de Nantes, et certains responsables politiques ultramarins prennent une dimension idéologique.
Le président de la Collectivité territoriale de Martinique, Serge Letchimy, dans une Lettre ouverte au président de la République, publiée dans le magazine Antilla, critique ainsi le futur mémorial du Trocadéro [voir notre encadré] dont il reproche notamment le lieu de son implantation dans l’hexagone et réclame une « justice réparatrice » au nom du post-colonialisme. Ici, la mémoire devient instrument politique et parfois levier de rupture bien plus qu’outil de réconciliation. La justice restaurative, qui privilégie pourtant le dialogue et l’apaisement, est écartée peu à peu.
Esclavage : la guerre des mémoires aura-t-elle lieu ? L’édito de Michel Taube - Opinion Internationale


