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Sous la loupe

Le chef militaire de la junte a-t-il échoué dans sa gestion du Tchad ?

Mardi 21 Juillet 2026

A ses débuts, le jeune dirigeant bénéficiait pourtant d'un large soutien populaire. Beaucoup de Tchadiens voyaient en lui un homme capable d'ouvrir une nouvelle page de l'histoire nationale, de réconcilier les différentes composantes du pays et de mettre fin aux cycles de conflits armés qui ont marqué des décennies de pouvoir.



D'un espoir massif à une désillusion progressive
Depuis l'arrivée au pouvoir du général Mahamat Idriss Déby, à la suite de la mort de son père le maréchal Idriss Déby Itno en avril 2021, le Tchad traverse une période de profondes turbulences politiques, sécuritaires et socio-économiques.
A ses débuts, le jeune dirigeant bénéficiait pourtant d'un large soutien populaire. Beaucoup de Tchadiens voyaient en lui un homme capable d'ouvrir une nouvelle page de l'histoire nationale, de réconcilier les différentes composantes du pays et de mettre fin aux cycles de conflits armés qui ont marqué des décennies de pouvoir. L'idée d'une transition apaisée, accompagnée de réformes profondes et d'une ouverture politique, avait suscité beaucoup d'espoir.
Selon plusieurs observateurs, ainsi que des personnalités proches du sérail militaire, cet espoir s'est progressivement transformé en désillusion.
On assiste à une popularité en chute libre, une image internationale dégradée. Cette érosion se mesure aujourd'hui par des chiffres précis. Selon un sondage réalisé en avril dernier par le Centre d'Études pour le Développement et la Prévention de l'Extrémisme sur un échantillon de 5 000 personnes, plus de 73 % des personnes interrogées déclarent ne pas faire confiance au chef de la junte.
Cette perte de confiance se retrouve jusqu'au niveau de la communauté internationale. Le 15 juillet, Washington a confirmé le maintien de la classification du Tchad au niveau 4 « Do Not Travel », le plus élevé de son échelle à quatre niveaux, entrée en vigueur dès le 28 avril 2026 et qui équivaut, dans les faits, à une interdiction de déplacement pour les ressortissants américains. Les motifs invoqués sont précis : criminalité, terrorisme, troubles civils, enlèvements, présence de mines terrestres, infrastructures sanitaires jugées limitées. N'Djamena rejoint ainsi une liste d'une vingtaine de pays classés au niveau maximal, aux côtés de l'Afghanistan, du Myanmar, de l'Irak ou d'Haïti.
Sur la scène internationale, le pouvoir tchadien est ainsi perçu selon deux prismes concurrents. Celui d'un partenaire sécuritaire indispensable dans une région marquée par l'instabilité, et celui d'un régime dont la légitimité politique et démocratique continue de susciter des interrogations, notamment sur la succession du pouvoir, le rôle de l'armée et les libertés publiques. Un chiffre illustre à lui seul ce second prisme, le Tchad obtient un score de 4 sur 100 en matière de transparence budgétaire, un résultat qui ne surprend que ceux qui n'ont jamais essayé de consulter un budget tchadien.
Une transition contestée dès l'origine. La junte au pouvoir est régulièrement critiquée pour la manière dont la transition politique a été conduite après la mort d'Idriss Déby en 2021. Des observateurs estiment que le chef de la junte a contourné, par l'intermédiaire du Conseil militaire de transition, le processus constitutionnel initialement prévu. Les critiques se sont intensifiées après les événements d'octobre 2022, quand la répression des manifestations contre la prolongation de la transition a provoqué de vives réactions.
Pour plusieurs analystes et organisations, ces épisodes reflètent une faiblesse démocratique et un manque d'ouverture envers l'opposition, un constat renforcé par l'assassinat et les arrestations de leaders politiques, dont le chef du parti Les Transformateurs, Dr Succès Masra. La communauté internationale et les organisations de défense des droits humains se sont dites surprises par la chasse à l'homme lancée récemment contre des adolescents ayant osé critiquer ouvertement le chef de la junte militaire.
 
Sept griefs qui nourrissent le malaise. Ce recul de confiance traduit un malaise grandissant au sein de la société tchadienne, structuré autour de sept griefs principaux.
1. L'échec de la réconciliation nationale. L'un des plus grands espoirs placés dans la transition concernait la paix avec les mouvements politico-militaires. Plusieurs observateurs estiment que le processus engagé après l'Accord de Doha n'a pas produit les résultats attendus. Le programme de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion (DDR) est souvent présenté comme inachevé ou bloqué, et plusieurs anciens chefs rebelles signataires de l'accord dénoncent l'absence de réhabilitation réelle ou d'intégration effective, une situation qui nourrit frustrations et méfiance.
2. Une situation sécuritaire préoccupante. Malgré un appareil militaire puissant, le pays continue de faire face à de nombreux défis : attaques terroristes dans la région du lac Tchad, menace persistante de Boko Haram, conséquences du conflit soudanais à la frontière orientale, et pertes importantes au sein des forces armées.
3. L'échec du processus DDRR destiné aux ex-combattants désengagés de Boko Haram, selon plusieurs spécialistes de la sécurité.
4. Une crise économique et sociale grandissante. De nombreux citoyens dénoncent une dégradation des conditions de vie (délestages chroniques d'électricité, chômage massif des jeunes, dégradation des routes et infrastructures, hausse du coût de la vie, faiblesse des services publics). Pour beaucoup, le pays donne l'impression d'avoir reculé de plusieurs décennies malgré ses importantes ressources naturelles.
5. Insécurité, corruption, impunité et gouvernance contestée, des aspects qui découragent l'arrivée d'investisseurs étrangers. Le niveau élevé de corruption et les accusations de détournement de fonds publics reviennent régulièrement dans les critiques adressées au pouvoir. Des voix dénoncent également l'accaparement des postes stratégiques par des proches du régime, le népotisme et un climat d'impunité généralisée, autant d'éléments qui fragilisent la confiance entre population et autorités.
6. Des tensions internes au sein du sérail. Plusieurs informations font état de rivalités entre certains généraux influents et le chef de la junte, alimentant les spéculations sur l'existence de fractures au sommet de l'État.
7. Une dégradation inquiétante du climat politique et des libertés publiques. De nombreux observateurs considèrent que le Tchad traverse actuellement l'une des périodes les plus difficiles de son histoire récente. La chasse aux personnalités politiques, la dissolution de partis d'opposition, des détentions arbitraires fondées sur des accusations souvent jugées peu crédibles, ainsi que l'exil forcé de nombreuses voix critiques ou indépendantes, dessinent un espace démocratique qui se rétrécit progressivement au profit d'un climat de peur, de méfiance et d'autocensure. Opposants politiques, militants associatifs, journalistes et simples citoyens exprimant des opinions divergentes se retrouvent exposés à des pressions, des intimidations ou des poursuites perçues par certains observateurs comme politiquement motivées.
La dissolution de formations politiques affaiblit le pluralisme et réduit les possibilités d'un débat démocratique apaisé, alors que l'existence d'une opposition libre et organisée constitue, dans toute société, un élément essentiel de l'équilibre institutionnel. Lorsque les divergences d'opinion sont systématiquement assimilées à des menaces contre l'État, le dialogue politique devient de plus en plus difficile. L'exil forcé de nombreuses figures critiques prive par ailleurs le pays de compétences et de contributions précieuses au débat national. Pour la première fois dans l’histoire récente du Tchad, des personnalités contraintes de quitter en masse non pour des raisons personnelles, mais parce qu'elles estiment ne plus pouvoir s'exprimer librement ni garantir leur sécurité. Cinq généraux de l’armée se trouvent en opposition en dehors du pays, opposants à la junte militaire. A terme, une telle situation risque de nourrir davantage les frustrations, les tensions sociales et la radicalisation des positions. La stabilité durable d'un pays ne peut reposer uniquement sur la force ou la restriction des libertés, mais aussi sur la confiance entre gouvernants et gouvernés, le respect de l'État de droit, une justice indépendante, et la possibilité pour chaque citoyen de participer librement à la vie publique.
Une attente croissante de changement. Aujourd'hui, à part le chef de la junte et son entourage, une partie importante de l'opinion tchadienne estime que le pays traverse une phase de blocage politique et institutionnel. Beaucoup considèrent que les promesses initiales de réforme, de justice et de stabilité n'ont pas été concrétisées. Dans les discussions populaires comme dans certains cercles politiques et militaires, l'idée d'un changement devient de plus en plus présente, reflet du désir d'une gouvernance plus inclusive et d'un retour à une stabilité durable.
Malgré cela, il faut admettre que le pouvoir conserve encore des soutiens, notamment parmi ceux qui en profitent, ceux qui estiment qu'un contexte régional extrêmement instable (crise soudanaise, terrorisme sahélien, tensions sécuritaires généralisées) limite fortement les marges de manœuvre des autorités tchadiennes.

 
Les adolescents qui exploitent les réseaux sociaux pour exprimer les maux qui minent le pays n'ont rien à voir avec la politique et ne contestent pas le pouvoir en tant que tel. Ils accusent le chef de la junte d'avoir échoué à combattre la misère, la corruption, les détournements et la pauvreté. Ces adolescents ont déjà visité le monde à travers l'intelligence artificielle. Ils espèrent voir un chef d'État patriotique, rassembleur, capable de combattre la corruption et de relancer le développement. Ils ne comprennent pas pourquoi ils ne sont pas à l'école, pourquoi ils n'arrivent pas à manger à leur faim, pourquoi ils nagent dans l'inondation à chaque saison des pluies. Pour eux, l'avenir politique du pays dépendra largement de la capacité du pouvoir à restaurer la confiance, à relancer les réformes, et à répondre aux attentes sociales et sécuritaires d'une population de plus en plus impatiente. Si l’on ne prend pas leurs griefs au sérieux, ils seront les premiers à se rallier à la première rébellion qui apparaîtra à l’une des frontières. Dr. Ahmat Yacoub, Expert en Gestion de Conflits, président du CEDPE
Redonner espoir à la jeunesse tchadienne
Une grande partie de la jeunesse tchadienne souffre aujourd'hui du chômage, du manque de perspectives, de la précarité, de l'exclusion économique et, parfois, du découragement. Face à cette situation, la diaspora peut devenir un acteur de transformation positive, non pas en se substituant à l'État, mais en participant activement à la construction d'un avenir meilleur pour les nouvelles générations.
L'avenir du Tchad dépendra largement de sa capacité à valoriser ses ressources humaines, à unir ses compétences et à investir dans sa jeunesse. Une diaspora organisée, responsable et engagée peut jouer un rôle historique dans cette dynamique de renouveau national.

Sarah H. Salamane et MS Abdelsalam
Analystes, chercheurs associés au CEDPE
www.centrerecherche.com