Sous la loupe

Le pardon comme stratégie : ce que cache le mot « grâce » dans la bouche de Succès Masra

Samedi 15 Aout 2026

Par Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Expert en Gestion de Conflits
Président du Centre d'Etudes pour le Développement et la Prévention de l'extrémisme -CEDPE


Il aura fallu quinze mois de cellule, une condamnation à vingt ans de prison, un milliard de francs CFA de dommages et intérêts, et une mobilisation internationale pour qu'un mot revienne, ce vendredi 14 août 2026, dans la bouche de Succès Masra depuis le balcon de sa résidence : « grâce ». Prononcé, des dizaines de fois devant une foule venue l'accueillir à sa sortie de prison, ce mot n'est jamais seul. Il s'accompagne de deux autres : pardon, et disponibilité, disponibilité à travailler, de nouveau, avec l'homme qui l'a fait emprisonner. Faut-il y voir la grandeur d'âme d'un homme d'État qui refuse la rancune, ou la reddition politique d'un opposant qui a compris qu'il n'a plus le choix ?
Un pardon adressé à qui, exactement ? Officiellement, Succès Masra a été gracié par décret présidentiel signé par le chef de la junte le maréchal Mahamat Idriss Déby Itno, quatre jours après un discours à la Nation dans lequel le chef de l'État avait placé cette mesure sous le signe de l'apaisement et de la réconciliation. Neuf responsables politiques Masra et huit dirigeants de l'ex-GCAP, en ont bénéficié. Sur le papier, c'est un geste de clémence. Dans les faits, c'est un geste qui n'efface rien. La grâce lève la peine privative de liberté, mais ne supprime ni la condamnation, ni l'inéligibilité qui en découle, ni l'amende civile d'un milliard de francs CFA qui reste due. Masra sort libre. Il ne sort pas blanchi.
C'est là que le choix des mots de l'ancien Premier ministre mérite d'être interrogé. Pardonner suppose qu'il y ait eu une faute, la sienne, celle qu'on lui prête dans l'affaire de Mandakao, ce massacre intercommunautaire qui a fait plus de quarante morts en mai 2025 et pour lequel il a été reconnu coupable d'incitation à la haine et de complicité de meurtre. Mais pardonner suppose aussi, en creux, d'absoudre celui qui a orchestré son procès, un procès que ses propres avocats et plusieurs organisations de défense des droits humains ont qualifié d'expéditif, mené dans des conditions de détention qu'il a lui-même dénoncées, jusqu'à la grève de la faim, comme relevant de l'injustice.
Répéter « grâce » cinquante fois n'est donc pas un hasard rhétorique. C'est une opération de langage, transformer une remise de peine, décidée unilatéralement par le pouvoir, en un échange moral entre deux hommes qui se pardonnent mutuellement. Masra pardonne au chef de la junte de l'avoir emprisonné ; il espère, en creux, que le chef de la junte lui pardonnera d'avoir survécu politiquement à sa détention.
La mémoire courte a un prix. Ce pardon affiché ne peut s'analyser hors de son contexte. Le chef de la junte tchadienne actuelle n'a jamais eu besoin de beaucoup d'efforts pour rappeler ce dont il est capable. L'opposant Yaya Dillo a été tué en février 2024 dans l'assaut mené par les forces de sécurité contre le siège de son parti, un épisode que le pouvoir a présenté comme une réponse à une attaque, mais que l'opposition et plusieurs voix indépendantes ont dénoncé comme une exécution ciblée. Plus récemment, la dissolution de la coalition GCAP par la Cour suprême et l'arrestation de ses dirigeants pour avoir organisé une marche pacifique montrent que la répression ne s'est pas arrêtée avec la libération de Masra, elle a simplement changé de cible, avant, ironiquement, de gracier certaines de ses victimes le même jour.
Face à ce bilan, la disponibilité affichée par Masra à devenir le « copilote » du régime interroge. Soit il ignore ce qui semble peu crédible pour un homme qui a passé quinze mois en détention pour avoir défié ce pouvoir, soit il calcule. Et si calcul il y a, il n'est pas nécessairement condamnable en soi car la realpolitik a ses raisons. Mais elle n'est pas du pardon. Elle est de la stratégie, habillée du vocabulaire de la réconciliation parce que ce vocabulaire est le seul qui permette, aujourd'hui, de sortir de prison et de rester dans le jeu politique.
Une popularité que la fraude n'a pas réussi à confisquer. Il faut cependant reconnaître à Masra une chose que ni la prison ni le procès n'ont entamée : sa popularité. Il a tenu de le rappeler, ce matin, de son balcon d’espoir "Chacun sait ce que nous représentons politiquement dans ce pays".
En tout cas, il n'a pas menti. Là où d'autres opposants sortent de détention dans l'indifférence ou la méfiance, lui a été accueilli par une foule nombreuse, alors même que la fraude électorale lors de la présidentielle lui avait barré la route du pouvoir. Masra a bien eu 61,20 %, tandis que le candidat sortant de la coalition le chef de la junte le maréchal Mahamat Idriss Deby obtient 19,35 % et le reste des huit candidats obtiennent 11,60 % (sondage réalisé par le CEDPE) Masra 61,20 %, le président sortant 19,35 %  (MS. Abdelsalam, analyste, hercheur. 

C'est peut-être là que se joue l'essentiel : Masra n'a pas besoin de convaincre le peuple tchadien de sa légitimité. Il l'a déjà. Ce qu'il cherche à convaincre, par ce discours de pardon, c'est le pouvoir lui-même, pour qu'il le laisse exister politiquement, malgré une inéligibilité qui, sur le papier, devrait l'écarter de toute élection présidentielle.

Rien, en effet, n'empêche formellement Masra de se présenter à la prochaine présidentielle si sa situation judiciaire évolue davantage, ou si un rapport de force nouveau s'installe entre lui et le pouvoir. C'est précisément ce en quoi ce discours de pardon peut se lire comme un pari : celui de désarmer le régime par les mots, en attendant de pouvoir, un jour, le défier par les urnes. Sarah H. Salmane, analyste, chercheure. 


Naïveté ou lucidité déguisée en naïveté ? Reste la question posée au départ. Ce pardon est-il naïf ? Rien n'est moins sûr. Un homme qui a survécu à quinze mois de détention dans les conditions qu'il a lui-même décrites ne se relève pas naïf. Il se relève, le plus souvent, hyperlucide sur les rapports de force qui l'entourent.
Le pardon public, dans ce contexte, n'est peut-être pas une faiblesse psychologique mais une arme, celle de l'homme qui n'a pas les moyens d'affronter frontalement le pouvoir, mais qui a les moyens de se rendre indispensable à ses yeux, et incontournable aux yeux du peuple. MS. Abdelsalam; analyste, chercheur.
Il faut aussi entendre l'autre lecture, portée notamment par certains de ses avocats : celle d'un geste d'apaisement sincère, susceptible d'ouvrir un dialogue national dont le pays a objectivement besoin après des années de tensions, d'arrestations et de violences intercommunautaires meurtrières. Dans un Tchad où la défiance mutuelle nourrit depuis longtemps l'instabilité, un pardon affiché, même stratégique, peut aussi être la condition nécessaire, sinon suffisante, à toute désescalade.
 
Toutefois, entre ces deux lectures, la prudence s'impose. Mais une chose demeure certaine. Le pardon de Succès Masra, qu'il soit sincère, calculé, ou les deux à la fois, ne dispense personne d'exiger des comptes sur les conditions de sa détention, sur la mort de Yaya Dillo, et sur le sort des dirigeants du GCAP toujours empêtrés dans les suites judiciaires de leur propre répression. Le pardon d'un homme ne referme pas les dossiers d'un pays.