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Ahmat Yacoub Dabio : La fin du terrorisme se fera par un contrat social fort entre les Etats africains et leurs citoyens

Vendredi 14 Août 2026

Sabah Sabet , Mardi, 11 août 2026
Ahmat Yacoub Dabio, expert en gestion des conflits et président du Centre d’études pour le développement et la prévention de l’extrémisme (CEDP), analyse le climat d’instabilité qui règne dans la région du Sahel, à l’occasion d’une réunion récemment tenue à l’Union africaine sur ce sujet.


Al-Ahram Hebdo : La menace terroriste et le crime organisé, qui s’accentuent dans la région du Sahel, ont été examinés le 8 août par le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine. Selon vous, quelle est la cause de cette détérioration sécuritaire ?

Ahmat Yacoub : L’accentuation de la menace terroriste et du crime organisé dans le Sahel résulte d’une double faillite : une mauvaise gestion globale de la crise et une profonde crise de stabilisation interne des Etats de la région. Cette gouvernance défaillante a créé un terreau fertile pour l’enracinement et la propagation des groupes armés. Aujourd’hui, force est de constater que la quasi-totalité des pays du Sahel souffrent d’abord d’une fragilité institutionnelle et d’une instabilité politique interne. Ces vulnérabilités systémiques affaiblissent l’autorité de l’Etat, créent des vides sécuritaires et détruisent la cohésion sociale. C’est précisément dans ces failles que le terrorisme s’installe. Les groupes extrémistes profitent de l’absence de l’Etat pour offrir des services alternatifs, tandis que les réseaux du crime organisé se greffent sur cette instabilité pour prospérer, notamment à travers les trafics d’armes, de drogue et d’êtres humains. L’expansion du terrorisme au Sahel n’est donc pas seulement une agression extérieure, elle est aussi le symptôme direct de crises de gouvernance interne non résolues. Pour contrer ces menaces, l’approche militaire doit être complétée par une stratégie multidimensionnelle axée sur le développement, la justice et l’éducation, à l’instar des modèles mis en oeuvre avec succès au Maroc, en Egypte, en Algérie et en Mauritanie.

— Le Mali est l’un des pays du Sahel confrontés à de grands défis sécuritaires et politiques. Quel bilan peut-on tirer de sa situation après cinq années de transition et le retrait de la MINUSMA et des forces françaises ?

— La situation actuelle au Mali démontre de manière flagrante que les crises politiques internes constituent le principal carburant des dynamiques terroristes. Cinq ans après le début de la transition, force est de constater que l’argument sécuritaire brandi pour légitimer les ruptures constitutionnelles se heurte à la réalité du terrain. L’ennemi profite systématiquement des fractures politiques et sociales internes pour étendre son influence. L’Histoire nous enseigne qu’un coup d’Etat militaire réussit rarement à fédérer l’ensemble des forces vives d’une nation autour d’un combat asymétrique complexe. La division politique interne crée une vulnérabilité stratégique majeure que les groupes extrémistes violents exploitent immédiatement pour accentuer leur pression.

Concernant le retrait de la MINUSMA et des forces françaises, il est légitime et souhaitable que l’Afrique aspire à une autonomie stratégique et compte prioritairement sur ses propres moyens. Mais vouloir s’affranchir des partenariats extérieurs sans avoir consolidé, au préalable, une cohésion nationale interne et des capacités de substitution robustes fragilise considérablement l’Etat malien face à la menace terroriste.

— Le Burkina Faso et le Niger ont également traversé des crises politiques et sécuritaires. Quel impact celles-ci ont-elles sur la stabilité ?

— Les trois pays forment l’Alliance des Etats du Sahel (AES) et sont tous confrontés au même ennemi. Le Burkina Faso fournit déjà des efforts qu’il faut saluer dans le domaine du développement, ce qui crée de nombreux emplois et pourrait dissuader une partie de la jeunesse de prêter allégeance aux groupes terroristes. Selon une étude de terrain réalisée par notre centre dans la région du lac Tchad, parmi les 7 000 personnes désengagées et désassociées, seules 16 % ont rejoint le groupe Boko Haram pour des raisons religieuses.

— Que pensez-vous de l’AES, qui réunit le Mali, le Burkina Faso et le Niger ? Est-ce une solution viable après leur retrait de la CEDEAO ?

— La viabilité à long terme de l’AES reste hautement incertaine en raison de sa nature essentiellement militaire et de sa rupture avec les mécanismes d’intégration régionale. Une alliance géopolitique et sécuritaire résiliente ne peut pas se construire uniquement entre des régimes militaires, elle doit impérativement impliquer l’ensemble des forces vives des nations concernées, notamment la société civile, les acteurs économiques et les institutions démocratiques. En plus, la décision de quitter la CEDEAO constitue une erreur stratégique majeure pour la région. Bien que la CEDEAO présente des failles structurelles incontestables, la solution résidait dans sa réforme interne et l’amélioration de ses mécanismes et non dans une politique de la chaise vide. Ce retrait précipité apparaît avant tout comme une réaction épidermique des régimes de transition face au refus de l’organisation régionale de légitimer les ruptures constitutionnelles. En s’isolant du bloc ouest-africain, les Etats de l’AES affaiblissent la solidarité continentale, perturbent l’intégration économique et créent de nouvelles lignes de fracture qui entravent l’indispensable coordination transfrontalière nécessaire pour vaincre le terrorisme.

— Une recomposition des alliances a eu lieu au Sahel : le retrait de la France et des Etats-Unis a laissé place à une influence croissante de la Russie et de la Chine. Quel en est l’impact sur la région ?

— Remplacer une puissance étrangère par une autre ne résout en rien les problèmes structurels du Sahel. C’est l’illustration parfaite de l’expression « Déshabiller Pierre pour habiller Paul », ou encore de « Bonnet blanc et blanc bonnet » : sur le plan de la souveraineté réelle, cela ne change absolument rien. La nature des partenaires varie, mais la dépendance reste identique. Les puissances occidentales conditionnaient souvent leur aide à des critères de gouvernance, tandis que les nouveaux acteurs proposent des approches essentiellement transactionnelles, qu’elles soient militaires, minières ou économiques. Pourtant, le résultat final est le même. Le véritable bénéfice ne viendra pas d’un simple changement de tuteur international. L’Afrique doit impérativement cesser de sous-traiter sa sécurité et son développement à des forces extérieures.

La seule stratégie viable consiste à compter d’abord sur nous-mêmes, sur nos propres ressources et sur nos propres forces de défense. Les partenariats internationaux ne doivent plus être des béquilles permanentes, mais des appuis complémentaires et temporaires, strictement alignés sur nos intérêts nationaux et définis selon nos propres conditions.

— En tant qu’expert en gestion des conflits, comment voyez-vous l’issue ?

— L’issue dépendra de notre capacité à briser un cycle historique stérile. Aujourd’hui, l’Afrique subsaharienne semble tragiquement replongée dans l’instabilité de la période postcoloniale des années 1960. Six décennies après les indépendances, force est de constater que la multiplication récente des coups d’Etat dresse un bilan amer pour le continent. Si l’Afrique ne se ressaisit pas d’urgence, ses populations continueront de subir les conséquences dévastatrices de la « politique des chefs » et des ambitions personnelles de dirigeants non élus. La seule issue viable repose sur la construction d’une Afrique réellement indépendante, souveraine et maîtresse de son destin. Pour sortir durablement de cette impasse, l’avenir du continent doit s’articuler autour de deux piliers indissociables : la souveraineté économique, l’Afrique devant acquérir la capacité d’exploiter, de transformer et de gérer elle-même ses immenses ressources naturelles, au profit exclusif de ses populations. Le 2e est la consolidation institutionnelle : il n’y aura pas de stabilité sans un renforcement, sans concession de la démocratie, le respect de la liberté d’expression et la tenue d’élections régulières, transparentes et crédibles. La fin du terrorisme et de l’instabilité au Sahel ne se fera ni par les armes d’une puissance étrangère ni par des régimes d’exception, mais par la restauration d’un contrat social fort entre les Etats africains et leurs citoyens .

 
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Lire aussi l'intégralité de l'entretien publié par Entretien avec Dr. Ahmat Yacoub Dabio à l’occasion d’une réunion de l'Union Africaine sur la situation au Sahel