Célébrer l'indépendance n'est pas en soi condamnable. Une nation a besoin de sa mémoire, de ses symboles et de ses moments de rassemblement. Mais une fête nationale devrait aussi être le reflet d'une certaine fierté collective et, surtout, une occasion de mesurer le chemin parcouru.
Or, que constatons-nous ? Un pays confronté à l'insécurité, à la pauvreté, au chômage, au manque d'eau potable, aux délestages électriques, à la dégradation des services publics, à la cherté de la vie et à une profonde crise de confiance entre les citoyens et les institutions.
Dans ces conditions, est-il raisonnable de mobiliser des millions pour organiser des défilés, des banquets, des cérémonies fastueuses et des spectacles ?
A quoi sert-il de montrer nos armes lorsque nous ne parvenons pas à garantir durablement la sécurité de nos citoyens ?
A quoi sert-il de célébrer dans des salles climatisées alors que des familles passent des journées entières sans électricité ?
A quoi sert-il d'organiser des festivités coûteuses lorsque des populations manquent d'eau potable ?
A quoi sert-il de danser et de festoyer lorsque la majorité des jeunes cherchent désespérément un emploi et que tant de familles peinent à assurer leur quotidien ?
Une fête nationale devrait être une fête du peuple, pas une démonstration de puissance de l'État.
Et si nous changions complètement de logique ?
Imaginons que l'argent consacré aux festivités soit plutôt affecté, ne serait-ce qu'en partie, à des réalisations concrètes :
des forages dans les quartiers et les villages ;
des équipements pour les hôpitaux ;
des groupes électrogènes ou des infrastructures solaires ;
des écoles ;
des routes rurales ;
des équipements pour les forces de sécurité ;
des programmes d'emploi pour les jeunes ;
des aides ciblées aux familles les plus vulnérables.
Ne serait-ce pas une manière beaucoup plus digne de célébrer l'indépendance ?
On pourrait même imaginer que chaque 11 août soit l'occasion d'inaugurer des dizaines ou des centaines de réalisations à travers le pays : un forage ici, une école là-bas, un centre de santé ailleurs, une route réhabilitée, un réseau électrique installé.
Voilà une fête nationale qui laisserait une trace dans la vie des citoyens.
L'exemple gabonais mérite d'être observé. Le jeune président gabonais a, selon les informations rapportées, remis en question certaines dépenses liées aux cérémonies et déplacements officiels après avoir découvert leur coût considérable. Il aurait choisi de privilégier une présence plus directe auprès des populations, notamment à travers des déplacements discrets dans les villages, avec une équipe très réduite, afin d'écouter directement les citoyens.
Cette démarche pose une question essentielle : combien coûte la distance entre le dirigeant et son peuple ?
Lorsqu'un chef d'État se déplace avec une immense délégation, des véhicules, des cortèges, des cérémonies et des dépenses considérables, il rencontre souvent une population soigneusement préparée à sa venue.
Lorsqu'il arrive presque discrètement, avec quelques collaborateurs, qu'il s'assoit avec les habitants d'un village et leur demande simplement :
« De quoi avez-vous besoin ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »
il peut entendre une autre vérité.
Le danger de l'entourage. C'est peut-être l'un des problèmes les plus graves de nos systèmes politiques.
Un chef d'État n'est pas nécessairement isolé parce que son peuple est loin de lui. Il peut être isolé parce que son entourage lui cache la réalité. Certains collaborateurs ont intérêt à présenter une situation plus favorable qu'elle ne l'est réellement. D'autres savent transformer une dépense inutile en « nécessité nationale », un banquet en « diplomatie », une cérémonie en « cohésion nationale », un marché public en « investissement stratégique ».
Et lorsque l'entourage répète au dirigeant qu'il est indispensable, exceptionnel, aimé de tous et qu'après Dieu personne ne peut le remplacer, le pouvoir finit par perdre son miroir.
Le chef n'entend plus la population. Il entend ceux qui parlent au nom de la population.
C'est ainsi que peut s'installer progressivement une gouvernance déconnectée de la réalité.
Le problème n'est donc pas l'indépendance. Le Tchad a parfaitement le droit de célébrer son indépendance. Cette date appartient à tous les Tchadiens, pas au gouvernement.
Le problème est la manière de la célébrer et les priorités budgétaires du moment.
Un pays qui manque d'eau, d'électricité, de soins, d'écoles et d'emplois doit-il consacrer des sommes importantes à des festivités somptueuses ?
La véritable indépendance ne devrait-elle pas être également l'indépendance de la pauvreté, de l'obscurité, de l'insécurité, de l'injustice et de la dépendance ?
Nous pouvons organiser des défilés militaires et exhiber des armes sophistiquées. Mais la véritable puissance d'un État ne se mesure pas seulement au nombre de soldats qui défilent sur une avenue.
Elle se mesure aussi à la capacité d'une mère à obtenir de l'eau potable, d'un enfant à aller à l'école, d'un malade à être soigné, d'un jeune à trouver un emploi et d'un citoyen à obtenir justice.
Alors, que faudrait-il célébrer ?
Célébrons un forage qui fournit de l'eau à un village.
Célébrons une école construite dans une zone oubliée.
Célébrons un centre de santé qui sauve des vies.
Célébrons une route qui désenclave une région.
Célébrons une centrale solaire qui éclaire des milliers de foyers.
Célébrons un jeune qui obtient son premier emploi.
Célébrons une institution qui rend justice à un citoyen pauvre comme à un citoyen puissant.
Voilà des symboles d'indépendance.
Car si nous voulons être honnêtes avec nous-mêmes, il serait difficile de prétendre que les Tchadiens ont aujourd'hui toutes les raisons de faire la fête.
A moins que nous soyons devenus fiers de nos inondations, de nos délestages, de notre manque d'eau, du chômage, de la pauvreté et de l'injustice.
La fête nationale ne devrait pas être l'occasion de cacher nos échecs derrière les feux d'artifice.
Elle devrait être l'occasion de les regarder en face et de prendre l'engagement collectif de les corriger.
C'est peut-être cela, la véritable célébration de l'indépendance.
Par Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Expert en gestion de conflits
Président du Centre d'études pour le développement et la prévention de l'extrémisme (CEDPE)
Sahel 7
www.centrerecherche.com
Or, que constatons-nous ? Un pays confronté à l'insécurité, à la pauvreté, au chômage, au manque d'eau potable, aux délestages électriques, à la dégradation des services publics, à la cherté de la vie et à une profonde crise de confiance entre les citoyens et les institutions.
Dans ces conditions, est-il raisonnable de mobiliser des millions pour organiser des défilés, des banquets, des cérémonies fastueuses et des spectacles ?
A quoi sert-il de montrer nos armes lorsque nous ne parvenons pas à garantir durablement la sécurité de nos citoyens ?
A quoi sert-il de célébrer dans des salles climatisées alors que des familles passent des journées entières sans électricité ?
A quoi sert-il d'organiser des festivités coûteuses lorsque des populations manquent d'eau potable ?
A quoi sert-il de danser et de festoyer lorsque la majorité des jeunes cherchent désespérément un emploi et que tant de familles peinent à assurer leur quotidien ?
Une fête nationale devrait être une fête du peuple, pas une démonstration de puissance de l'État.
Et si nous changions complètement de logique ?
Imaginons que l'argent consacré aux festivités soit plutôt affecté, ne serait-ce qu'en partie, à des réalisations concrètes :
des forages dans les quartiers et les villages ;
des équipements pour les hôpitaux ;
des groupes électrogènes ou des infrastructures solaires ;
des écoles ;
des routes rurales ;
des équipements pour les forces de sécurité ;
des programmes d'emploi pour les jeunes ;
des aides ciblées aux familles les plus vulnérables.
Ne serait-ce pas une manière beaucoup plus digne de célébrer l'indépendance ?
On pourrait même imaginer que chaque 11 août soit l'occasion d'inaugurer des dizaines ou des centaines de réalisations à travers le pays : un forage ici, une école là-bas, un centre de santé ailleurs, une route réhabilitée, un réseau électrique installé.
Voilà une fête nationale qui laisserait une trace dans la vie des citoyens.
L'exemple gabonais mérite d'être observé. Le jeune président gabonais a, selon les informations rapportées, remis en question certaines dépenses liées aux cérémonies et déplacements officiels après avoir découvert leur coût considérable. Il aurait choisi de privilégier une présence plus directe auprès des populations, notamment à travers des déplacements discrets dans les villages, avec une équipe très réduite, afin d'écouter directement les citoyens.
Cette démarche pose une question essentielle : combien coûte la distance entre le dirigeant et son peuple ?
Lorsqu'un chef d'État se déplace avec une immense délégation, des véhicules, des cortèges, des cérémonies et des dépenses considérables, il rencontre souvent une population soigneusement préparée à sa venue.
Lorsqu'il arrive presque discrètement, avec quelques collaborateurs, qu'il s'assoit avec les habitants d'un village et leur demande simplement :
« De quoi avez-vous besoin ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »
il peut entendre une autre vérité.
Le danger de l'entourage. C'est peut-être l'un des problèmes les plus graves de nos systèmes politiques.
Un chef d'État n'est pas nécessairement isolé parce que son peuple est loin de lui. Il peut être isolé parce que son entourage lui cache la réalité. Certains collaborateurs ont intérêt à présenter une situation plus favorable qu'elle ne l'est réellement. D'autres savent transformer une dépense inutile en « nécessité nationale », un banquet en « diplomatie », une cérémonie en « cohésion nationale », un marché public en « investissement stratégique ».
Et lorsque l'entourage répète au dirigeant qu'il est indispensable, exceptionnel, aimé de tous et qu'après Dieu personne ne peut le remplacer, le pouvoir finit par perdre son miroir.
Le chef n'entend plus la population. Il entend ceux qui parlent au nom de la population.
C'est ainsi que peut s'installer progressivement une gouvernance déconnectée de la réalité.
Le problème n'est donc pas l'indépendance. Le Tchad a parfaitement le droit de célébrer son indépendance. Cette date appartient à tous les Tchadiens, pas au gouvernement.
Le problème est la manière de la célébrer et les priorités budgétaires du moment.
Un pays qui manque d'eau, d'électricité, de soins, d'écoles et d'emplois doit-il consacrer des sommes importantes à des festivités somptueuses ?
La véritable indépendance ne devrait-elle pas être également l'indépendance de la pauvreté, de l'obscurité, de l'insécurité, de l'injustice et de la dépendance ?
Nous pouvons organiser des défilés militaires et exhiber des armes sophistiquées. Mais la véritable puissance d'un État ne se mesure pas seulement au nombre de soldats qui défilent sur une avenue.
Elle se mesure aussi à la capacité d'une mère à obtenir de l'eau potable, d'un enfant à aller à l'école, d'un malade à être soigné, d'un jeune à trouver un emploi et d'un citoyen à obtenir justice.
Alors, que faudrait-il célébrer ?
Célébrons un forage qui fournit de l'eau à un village.
Célébrons une école construite dans une zone oubliée.
Célébrons un centre de santé qui sauve des vies.
Célébrons une route qui désenclave une région.
Célébrons une centrale solaire qui éclaire des milliers de foyers.
Célébrons un jeune qui obtient son premier emploi.
Célébrons une institution qui rend justice à un citoyen pauvre comme à un citoyen puissant.
Voilà des symboles d'indépendance.
Car si nous voulons être honnêtes avec nous-mêmes, il serait difficile de prétendre que les Tchadiens ont aujourd'hui toutes les raisons de faire la fête.
A moins que nous soyons devenus fiers de nos inondations, de nos délestages, de notre manque d'eau, du chômage, de la pauvreté et de l'injustice.
La fête nationale ne devrait pas être l'occasion de cacher nos échecs derrière les feux d'artifice.
Elle devrait être l'occasion de les regarder en face et de prendre l'engagement collectif de les corriger.
C'est peut-être cela, la véritable célébration de l'indépendance.
Par Dr. Ahmat Yacoub Dabio
Expert en gestion de conflits
Président du Centre d'études pour le développement et la prévention de l'extrémisme (CEDPE)
Sahel 7
www.centrerecherche.com


