Entretien avec Dr. Ahmat Yacoub Dabio - réalisé par Sabah Sabet du Journal Al-Ahram
Expert en gestion de conflits
Président du Centre d’études pour le développement et la prévention de l’extrémisme (CEDP)
A l’occasion d’une réunion au Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine sur un rapport actualisé de la situation au Sahel.
Cette gouvernance défaillante a créé un terreau fertile pour l’enracinement et la propagation des groupes armés. Aujourd'hui, force est de constater que la quasi-totalité des pays du Sahel souffrent d'abord d'une fragilité institutionnelle et d'une instabilité politique interne. Ces vulnérabilités systémiques affaiblissent l'autorité de l'État, créent des vides sécuritaires et détruisent la cohésion sociale.
C'est précisément dans ces failles que le terrorisme s'installe. Les groupes extrémistes profitent de l'absence de l'État pour offrir des services alternatifs, tandis que les réseaux du crime organisé se greffent sur cette instabilité pour prospérer (trafics d'armes, de drogue et d'êtres humains). L'expansion du terrorisme au Sahel n'est donc pas seulement une agression extérieure, c'est le symptôme direct de crises de gouvernance interne non résolues.
Sans oublier, je le répète, les axes d’une stratégie multidimensionnelle comme le processus DDR, la Justice, l’éducation, le développement et se rapprocher des quatre modèles de réussite en Afrique qui ont éradiqué le terrorisme grâce à des approches intégrées et stratégiques : Le Maroc, l’Égypte, l’Algérie et la Mauritanie.
L'histoire nous enseigne qu'un coup d'État militaire réussit rarement à fédérer l'ensemble des forces vives d'une nation autour d'un combat asymétrique complexe. Lorsque la priorité d'un régime devient la conservation absolue du pouvoir et le musellement des voix discordantes, l’effort de guerre s’affaiblit. La division politique interne crée une vulnérabilité stratégique majeure que les groupes extrémistes violents exploitent immédiatement pour accentuer leur pression.
Concernant le retrait de la MINUSMA et des forces françaises, s'il est légitime et souhaitable que l’Afrique aspire à une autonomie stratégique et compte prioritairement sur ses propres moyens. Vouloir s'affranchir des partenariats extérieurs sans avoir consolidé, au préalable, une cohésion nationale interne et des capacités de substitution robustes fragilise considérablement l'État malien face à la menace terroriste.
De plus, la décision de quitter la CEDEAO constitue une erreur stratégique majeure pour la région. Bien que la CEDEAO présente des failles structurelles incontestables, la solution résidait dans sa réforme interne et l'amélioration de ses mécanismes, non dans une politique de la chaise vide. Ce retrait précipité apparaît avant tout comme une réaction épidermique des régimes de transition face au refus de l'organisation régionale de légitimer les ruptures constitutionnelles. En s'isolant du bloc ouest-africain, les États de l'AES affaiblissent la solidarité continentale, perturbent l'intégration économique et créent de nouvelles lignes de fracture qui entravent l'indispensable coordination transfrontalière nécessaire pour vaincre le terrorisme.
En ouvrant l’adhésion de manière automatique à tous les États du continent sans exigence préalable, les organisations africaines se sont condamnées à une posture purement réactive. On se contente aujourd'hui de suspendre un pays après la survenue d’un putsch, alors qu’il aurait fallu imposer en amont des standards démocratiques si élevés qu’ils auraient agi comme un puissant levier de dissuasion contre les renversements militaires et les dérives autoritaires.
Pour être crédibles et efficaces, la CEDEAO et l’Union Africaine devraient s'inspirer du modèle de construction de l’Union Européenne. Cela implique de fonder l'intégration sur un noyau dur d'États exemplaires respectant scrupuleusement les critères de bonne gouvernance, pour ensuite filtrer et conditionner progressivement les nouvelles adhésions. Tant que nos institutions continentales privilégieront le nombre au détriment des valeurs démocratiques partagées, leur diplomatie et leurs mécanismes de gestion des crises manqueront de la légitimité et de la fermeté nécessaires pour s'imposer.
La seule stratégie viable consiste à compter d'abord sur nous-mêmes, sur nos propres ressources et sur nos propres forces de défense. Les partenariats internationaux ne doivent plus être des béquilles permanentes, mais des appuis complémentaires, temporaires, strictement alignés sur nos intérêts nationaux et définis selon nos propres conditions.
Si l’Afrique ne se ressaisit pas d'urgence, ses populations continueront de subir les conséquences dévastatrices de la « politique des chefs » et des ambitions personnelles de dirigeants non élus. La seule issue viable repose sur la construction d’une Afrique réellement indépendante, souveraine et maîtresse de son destin.
Pour sortir durablement de cette impasse, l'avenir du continent doit s'articuler autour de deux piliers indissociables :
Expert en gestion de conflits
Président du Centre d’études pour le développement et la prévention de l’extrémisme (CEDP)
A l’occasion d’une réunion au Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine sur un rapport actualisé de la situation au Sahel.
- D’après vous, quelles sont les principales causes de l’instabilité dans la région du Sahel et du Sahara aujourd’hui ?
- Pourquoi la menace terroriste et le crime organisé se sont accentués ces dernières années en Afrique surtout dans cette région ?
Cette gouvernance défaillante a créé un terreau fertile pour l’enracinement et la propagation des groupes armés. Aujourd'hui, force est de constater que la quasi-totalité des pays du Sahel souffrent d'abord d'une fragilité institutionnelle et d'une instabilité politique interne. Ces vulnérabilités systémiques affaiblissent l'autorité de l'État, créent des vides sécuritaires et détruisent la cohésion sociale.
C'est précisément dans ces failles que le terrorisme s'installe. Les groupes extrémistes profitent de l'absence de l'État pour offrir des services alternatifs, tandis que les réseaux du crime organisé se greffent sur cette instabilité pour prospérer (trafics d'armes, de drogue et d'êtres humains). L'expansion du terrorisme au Sahel n'est donc pas seulement une agression extérieure, c'est le symptôme direct de crises de gouvernance interne non résolues.
- Pensez-vous que l’approche militaire est seule suffisante d’affronter ces défis ?
Sans oublier, je le répète, les axes d’une stratégie multidimensionnelle comme le processus DDR, la Justice, l’éducation, le développement et se rapprocher des quatre modèles de réussite en Afrique qui ont éradiqué le terrorisme grâce à des approches intégrées et stratégiques : Le Maroc, l’Égypte, l’Algérie et la Mauritanie.
- Après 5 ans de transition comment analysez-vous la situation actuelle au Mali après le retrait de la MINUSMA et des forces françaises ?
L'histoire nous enseigne qu'un coup d'État militaire réussit rarement à fédérer l'ensemble des forces vives d'une nation autour d'un combat asymétrique complexe. Lorsque la priorité d'un régime devient la conservation absolue du pouvoir et le musellement des voix discordantes, l’effort de guerre s’affaiblit. La division politique interne crée une vulnérabilité stratégique majeure que les groupes extrémistes violents exploitent immédiatement pour accentuer leur pression.
Concernant le retrait de la MINUSMA et des forces françaises, s'il est légitime et souhaitable que l’Afrique aspire à une autonomie stratégique et compte prioritairement sur ses propres moyens. Vouloir s'affranchir des partenariats extérieurs sans avoir consolidé, au préalable, une cohésion nationale interne et des capacités de substitution robustes fragilise considérablement l'État malien face à la menace terroriste.
- Le Burkina Faso et le Niger ont également passé par des crises politiques et sécuritaire, quel impact sur la stabilité ?
- Que pensez-vous de l’Alliance des États du Sahel AES entre le Mali, le Burkina et le Niger ? Est-ce une solution viable ? après leur retrait du CEDEAO ?
De plus, la décision de quitter la CEDEAO constitue une erreur stratégique majeure pour la région. Bien que la CEDEAO présente des failles structurelles incontestables, la solution résidait dans sa réforme interne et l'amélioration de ses mécanismes, non dans une politique de la chaise vide. Ce retrait précipité apparaît avant tout comme une réaction épidermique des régimes de transition face au refus de l'organisation régionale de légitimer les ruptures constitutionnelles. En s'isolant du bloc ouest-africain, les États de l'AES affaiblissent la solidarité continentale, perturbent l'intégration économique et créent de nouvelles lignes de fracture qui entravent l'indispensable coordination transfrontalière nécessaire pour vaincre le terrorisme.
- Pourquoi le rôle des organisations africaines comme la CEDEAO et l’Union Africaine n'est pas efficace dans la gestion de ces crises ?
En ouvrant l’adhésion de manière automatique à tous les États du continent sans exigence préalable, les organisations africaines se sont condamnées à une posture purement réactive. On se contente aujourd'hui de suspendre un pays après la survenue d’un putsch, alors qu’il aurait fallu imposer en amont des standards démocratiques si élevés qu’ils auraient agi comme un puissant levier de dissuasion contre les renversements militaires et les dérives autoritaires.
Pour être crédibles et efficaces, la CEDEAO et l’Union Africaine devraient s'inspirer du modèle de construction de l’Union Européenne. Cela implique de fonder l'intégration sur un noyau dur d'États exemplaires respectant scrupuleusement les critères de bonne gouvernance, pour ensuite filtrer et conditionner progressivement les nouvelles adhésions. Tant que nos institutions continentales privilégieront le nombre au détriment des valeurs démocratiques partagées, leur diplomatie et leurs mécanismes de gestion des crises manqueront de la légitimité et de la fermeté nécessaires pour s'imposer.
- Les alliances et les ingérences ont changées dans cette région. Un recul français et américain devant une forte présence russe chinois et des pays du Golfe quelle est donc la différence et y a-t-il de profit ?
La seule stratégie viable consiste à compter d'abord sur nous-mêmes, sur nos propres ressources et sur nos propres forces de défense. Les partenariats internationaux ne doivent plus être des béquilles permanentes, mais des appuis complémentaires, temporaires, strictement alignés sur nos intérêts nationaux et définis selon nos propres conditions.
- En tant qu’expert comment voyez-vous l'issue ?
Si l’Afrique ne se ressaisit pas d'urgence, ses populations continueront de subir les conséquences dévastatrices de la « politique des chefs » et des ambitions personnelles de dirigeants non élus. La seule issue viable repose sur la construction d’une Afrique réellement indépendante, souveraine et maîtresse de son destin.
Pour sortir durablement de cette impasse, l'avenir du continent doit s'articuler autour de deux piliers indissociables :
- La souveraineté économique car l'Afrique doit acquérir la capacité d'exploiter, de transformer et de gérer ses immenses ressources naturelles par elle-même et au profit exclusif de ses populations.
- La consolidation institutionnelle : Il n'y aura pas de stabilité sans le renforcement sans concession de la démocratie, le respect de la liberté d’expression et la tenue d’élections régulières, transparentes et crédibles.


