Question : Comment lisez-vous la déclaration du gouvernement tchadien concernant les événements à la frontière avec le Soudan ? Reflète-t-elle un changement de politique ou la poursuite d’une approche précédente ?
Dr. Ahmat : C’est un communiqué simple et ordinaire, mais très diplomatique. Apparemment, il ne remet pas en cause la position du gouvernement vis-à-vis des deux parties en conflit au Soudan. En réalité, il n’y a rien de nouveau, si ce n’est la confirmation de ce que les Tchadiens savaient déjà depuis la mort de soldats.
Question : Le ton de la déclaration reflète-t-il une réelle préoccupation sécuritaire ou s’agit-il d’un message politique adressé aux acteurs régionaux et internationaux ?
Dr. Ahmat : Depuis 2023, peu avant les atrocités survenues à El Geneina, nous avons exprimé nos inquiétudes en tant qu’experts en gestion des conflits. Malheureusement, elles ont été mal interprétées. Nous avions recommandé une force d’interposition, qui ne peut être déployée qu’avec l’accord de toutes les parties, contrairement à une force d’intervention. Si cette proposition avait été correctement étudiée, nous aurions pu éviter l’afflux massif de réfugiés au Tchad, les atrocités d’El Geneina et le débordement actuel du conflit.
Question : Quels sont les scénarios possibles pour l’évolution de la situation à la frontière tchado-soudanaise dans les mois à venir ?
Dr. Ahmat : Nous faisons face à un fait accompli : le rôle de médiateur neutre n’a pas été pleinement assumé et les conséquences du conflit n’ont pas été anticipées. Au début, le Tchad avait toutes les cartes pour peser sur le dossier. Aujourd’hui, d’autres acteurs influents – l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, la Turquie, les États-Unis, Qatar – dominent la gestion de la crise. Espérons qu’une solution soit trouvée rapidement.
Question : Que savez-vous des événements de Korbol dans le sud du Tchad ? Pourquoi y a-t-il une ambiguïté médiatique à ce sujet ?
Dr. Ahmat : Je suis surpris que ce vieux dossier ressurgisse maintenant. Je me rappelle être impliqué dans la gestion partielle de ce dossier après la réconciliation de l'état avec le mouvement concerné. Sur instruction du Médiateur, j’avais rencontré et échangé, deux fois, avec Djibrine Dasser, président du mouvement, paix à son âme. Il m’avait dit : « Conseiller, en tant qu’ancien collègue de l’opposition, vous devez nous aider ». Mais la Médiature n’avait pas les moyens nécessaires. Depuis sa suppression en 2018, je n’ai plus suivi ce dossier, comme beaucoup d’autres.
En réalité, on reproche à la Médiature de ne pas remplir son rôle, alors que l’État ne lui a jamais donné les moyens. Entre 2009 et 2010, son budget était de 9 milliards/an, mais en pratique, seuls quelques miettes étaient alloués pour le carburant, les salaires et parfois les frais de mission. Pour illustrer : lors d’une mission que j'ai dirigée en 2014 de N’Djamena jusqu’aux confins de la Libye (Faya, Ounianga, Gouro), il a fallu solliciter un partenaire étranger pour financer la location de 3 véhicules et les perdiems.
Question : Ces troubles peuvent-ils être liés à des tensions politiques ou sociales internes, ou s’agit-il d’événements sécuritaires isolés ?
Dr. Ahmat : Ce qui s’est passé à Korbol ne semble pas directement lié à la situation socio-économique nationale, mais ces événements peuvent désormais être exploités politiquement si les autorités ne parviennent pas à se rattraper.
Question : Y a-t-il des craintes que les troubles s’étendent vers le sud et affectent la stabilité interne ?
Dr. Ahmat : À mon sens, l’État a déjà allumé l’étincelle d’une rébellion en choisissant de répondre par la violence aux revendications légitimes d’un mouvement pourtant réconcilié. Tous les ingrédients d’une crise sont désormais réunis et exploitables par les politiques. C’était une erreur stratégique. Il fallait privilégier le dialogue, même si cela devait prendre du temps.
Question : Enfin, quel est votre avis sur l’ensemble de cette situation ?
Dr. Ahmat : Franchement, je pleure mon pays. Le Tchad a toutes les ressources pour vivre en paix et se développer, afin que ses fils s’unissent autour d’un projet commun. Pourtant, nous semblons condamnés à répéter les mêmes erreurs. Parfois, je me demande quel péché avons-nous commis pour mériter une telle punition. En visite à Dubaï, je ne peux m’empêcher de penser : « Pourquoi pas nous ? » Nous avons besoin d’un État qui prône une réconciliation sincère, sans calculs tactiques, en réunissant véritablement tous les fils de ce pays. L’Ethiopie a commencé en 2020 lorsqu’elle a créé l’institut de l’intelligence humaine et faire appel à tous ses fils même ceux de la diaspora. Aujourd’hui, ils ont l’autosuffisance en énergie et ils vendent l’excédent aux pays voisins.
Allez à la version arabe الوضع على الحدود التشادية السودانية وأحداث كوربول مقابلة مع الدكتور أحمد دابيو
Interview traduite de l'original en arabe et mise en page par Sahel 7
Dr. Ahmat : C’est un communiqué simple et ordinaire, mais très diplomatique. Apparemment, il ne remet pas en cause la position du gouvernement vis-à-vis des deux parties en conflit au Soudan. En réalité, il n’y a rien de nouveau, si ce n’est la confirmation de ce que les Tchadiens savaient déjà depuis la mort de soldats.
Question : Le ton de la déclaration reflète-t-il une réelle préoccupation sécuritaire ou s’agit-il d’un message politique adressé aux acteurs régionaux et internationaux ?
Dr. Ahmat : Depuis 2023, peu avant les atrocités survenues à El Geneina, nous avons exprimé nos inquiétudes en tant qu’experts en gestion des conflits. Malheureusement, elles ont été mal interprétées. Nous avions recommandé une force d’interposition, qui ne peut être déployée qu’avec l’accord de toutes les parties, contrairement à une force d’intervention. Si cette proposition avait été correctement étudiée, nous aurions pu éviter l’afflux massif de réfugiés au Tchad, les atrocités d’El Geneina et le débordement actuel du conflit.
Question : Quels sont les scénarios possibles pour l’évolution de la situation à la frontière tchado-soudanaise dans les mois à venir ?
Dr. Ahmat : Nous faisons face à un fait accompli : le rôle de médiateur neutre n’a pas été pleinement assumé et les conséquences du conflit n’ont pas été anticipées. Au début, le Tchad avait toutes les cartes pour peser sur le dossier. Aujourd’hui, d’autres acteurs influents – l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, la Turquie, les États-Unis, Qatar – dominent la gestion de la crise. Espérons qu’une solution soit trouvée rapidement.
Question : Que savez-vous des événements de Korbol dans le sud du Tchad ? Pourquoi y a-t-il une ambiguïté médiatique à ce sujet ?
Dr. Ahmat : Je suis surpris que ce vieux dossier ressurgisse maintenant. Je me rappelle être impliqué dans la gestion partielle de ce dossier après la réconciliation de l'état avec le mouvement concerné. Sur instruction du Médiateur, j’avais rencontré et échangé, deux fois, avec Djibrine Dasser, président du mouvement, paix à son âme. Il m’avait dit : « Conseiller, en tant qu’ancien collègue de l’opposition, vous devez nous aider ». Mais la Médiature n’avait pas les moyens nécessaires. Depuis sa suppression en 2018, je n’ai plus suivi ce dossier, comme beaucoup d’autres.
En réalité, on reproche à la Médiature de ne pas remplir son rôle, alors que l’État ne lui a jamais donné les moyens. Entre 2009 et 2010, son budget était de 9 milliards/an, mais en pratique, seuls quelques miettes étaient alloués pour le carburant, les salaires et parfois les frais de mission. Pour illustrer : lors d’une mission que j'ai dirigée en 2014 de N’Djamena jusqu’aux confins de la Libye (Faya, Ounianga, Gouro), il a fallu solliciter un partenaire étranger pour financer la location de 3 véhicules et les perdiems.
Question : Ces troubles peuvent-ils être liés à des tensions politiques ou sociales internes, ou s’agit-il d’événements sécuritaires isolés ?
Dr. Ahmat : Ce qui s’est passé à Korbol ne semble pas directement lié à la situation socio-économique nationale, mais ces événements peuvent désormais être exploités politiquement si les autorités ne parviennent pas à se rattraper.
Question : Y a-t-il des craintes que les troubles s’étendent vers le sud et affectent la stabilité interne ?
Dr. Ahmat : À mon sens, l’État a déjà allumé l’étincelle d’une rébellion en choisissant de répondre par la violence aux revendications légitimes d’un mouvement pourtant réconcilié. Tous les ingrédients d’une crise sont désormais réunis et exploitables par les politiques. C’était une erreur stratégique. Il fallait privilégier le dialogue, même si cela devait prendre du temps.
Question : Enfin, quel est votre avis sur l’ensemble de cette situation ?
Dr. Ahmat : Franchement, je pleure mon pays. Le Tchad a toutes les ressources pour vivre en paix et se développer, afin que ses fils s’unissent autour d’un projet commun. Pourtant, nous semblons condamnés à répéter les mêmes erreurs. Parfois, je me demande quel péché avons-nous commis pour mériter une telle punition. En visite à Dubaï, je ne peux m’empêcher de penser : « Pourquoi pas nous ? » Nous avons besoin d’un État qui prône une réconciliation sincère, sans calculs tactiques, en réunissant véritablement tous les fils de ce pays. L’Ethiopie a commencé en 2020 lorsqu’elle a créé l’institut de l’intelligence humaine et faire appel à tous ses fils même ceux de la diaspora. Aujourd’hui, ils ont l’autosuffisance en énergie et ils vendent l’excédent aux pays voisins.
Allez à la version arabe الوضع على الحدود التشادية السودانية وأحداث كوربول مقابلة مع الدكتور أحمد دابيو
Interview traduite de l'original en arabe et mise en page par Sahel 7


