Question 1- Le terrorisme semble prendre en otage la bande sahélienne, qu'est-ce qui pourrait expliquer cela ?
Dr. Ahmat Yacoub Dabio : Si le terrorisme reprend de la vigueur dans l'espace sahélien, c'est parce que nous avons collectivement échoué à prendre ce phénomène au sérieux et à mettre en place les mécanismes nécessaires à son éradication durable. Il faut reconnaître que, sur le plan militaire, un effort considérable a été consenti par les armées nationales africaines, qui ont payé un tribut humain très lourd. Mais l'option militaire seule ne suffit pas. Elle doit impérativement être associée à d'autres mécanismes de gestion et de prévention : le développement économique, la cohésion sociale, et surtout le processus de Désarmement, Démobilisation, Réhabilitation et Réintégration (DDRR).
Ce processus DDRR est malheureusement devenu, dans notre région, un fonds de commerce. Non seulement il n'a jamais véritablement décollé, mais il a échoué à produire des résultats concrets sur le terrain. Le CEDPE est l'une des rares organisations à avoir pris ce dossier à bras-le-corps.
Malgré ce travail de terrain rigoureux, nous avons dû constater avec amertume que l'État tchadien ne considère pas ce dossier comme une priorité. C'est là l'un des paradoxes les plus douloureux : les données existent, les solutions sont documentées, mais elles restent lettre morte sur les bureaux des ministères.
Question 2- Malgré la détermination des autorités tchadiennes à en découdre avec boko Haram, la secte continue de plus belle à faire des victimes. Qu'est ce qui pourrait expliquer cette recrudescence ?
Dr. Ahmat Yacoub Dabio : Nos États portent une part de responsabilité dans cette recrudescence. Ils continuent de miser presque exclusivement sur la réponse militaire, en écartant systématiquement les chercheurs, les experts indépendants et les organisations de la société civile qui produisent pourtant des analyses et des solutions opérationnelles. Or, un pays qui marginalise la recherche ne peut pas progresser. L'Iran en est la démonstration inverse : si cette nation a réussi à tenir tête à la première puissance mondiale, c'est en grande partie grâce à l'investissement massif et stratégique dans l'enseignement et la recherche scientifique, plus d'un million et demi de diplômés par an, deux mille scientifiques de haut niveau dont deux cents spécialisés dans le nucléaire.
Question 3. Pensez-vous aux forces de nuisances de boko Haram ? Si oui par quelle alchimie ?
Dr. Ahmat Yacoub Dabio : « Nous assistons à une véritable résurrection de Boko Haram — mais ce n'est plus le même Boko Haram. »
Mes recherches récentes le confirment : le groupe a profondément muté. Il dispose désormais d'une communication sophistiquée et d'une identité visuelle renouvelée — nouvelles tenues, nouveau langage. Surtout, il utilise des drones pour surveiller et filmer les positions des armées avant de lancer ses attaques, et a adopté des tactiques offensives directement inspirées de l'État islamique. Nous ne faisons plus face à la même organisation qu'en 2014 ou en 2016. La sous-estimer serait une erreur stratégique majeure.
Ce n'est pas une simple réflexion théorique, c'est une nécessité absolue face à une réalité que nous voyons s'aggraver. Rappelons d'abord que Boko Haram a été sévèrement décimé par son rival ISWAP en mai 2021, avec la mort de son fondateur Abubakar Shekau. Nous aurions dû saisir cette opportunité pour achever l'affaiblissement du groupe. Par une forme de gauloiserie intellectuelle — une tendance à regarder vers l'extérieur plutôt qu'à construire notre propre doctrine — nous n'avons pas su anticiper sa résurgence.
La réponse efficace existe. Elle est documentée et éprouvée. Trois pays africains ont réussi à réduire significativement la menace extrémiste sur leur territoire : le Maroc, l'Égypte et l'Algérie. Leur recette repose sur trois piliers indissociables : la force militaire pour neutraliser les éléments irréductibles ; la rééducation et le DDRR pour réintégrer les désengagés ; et le développement économique pour tarir le vivier de recrutement. C'est ce triptyque qu'il faut adopter, pas l'un ou l'autre de ses composantes isolément.
Question 4. Du Mali au Cameroun en passant par le Haïti, le Tchad apporte toujours son soutien de force dans la lutte contre l’insécurité. Quelle lecture faites vous de cette posture des autorités tchadiennes ?
Dr. Ahmat Yacoub Dabio : L’armée tchadienne a joué un rôle historiquement déterminant dans la lutte contre le terrorisme en Afrique — dans le bassin du lac Tchad, dans l'espace du G5 Sahel. C'est une fierté nationale et continentale que nul ne peut contester. La bravoure et le sacrifice des soldats tchadiens sont reconnus bien au-delà de nos frontières.
Mais la décision d'envoyer un contingent à Haïti suscite légitimement des interrogations. Comment justifier le déploiement de forces à l'autre bout du monde alors que le Tchad lui-même est débordé par l'insécurité sur son propre territoire — comme l'attaque de Barka Tolorom du 4 mai 2026 et l'embuscade du lendemain viennent tragiquement de le rappeler ? Cette contradiction mérite une réponse publique claire de la part des autorités.
Par ailleurs, une question de fond se pose : les missions extérieures sont-elles devenues un fonds de commerce institutionnel ? Des soldats ayant servi dans l'espace G5 Sahel se sont plaints publiquement de ne pas percevoir l'intégralité de leur solde. On est en droit de se demander si les conditions sont différentes pour les soldats envoyés à Haïti, et si les indemnités leur reviennent effectivement dans leur totalité.
Question 5- Le CEDPE existe depuis fort longtemps. Quel est son apport dans la lutte contre l'extrémisme violant au Tchad ?
Dr. Ahmat Yacoub Dabio : Il me serait impossible de dresser en quelques minutes un tableau exhaustif de sept années d'activités intenses, mais les chiffres parlent d'eux-mêmes. Le CEDPE a mobilisé en permanence une équipe d'au moins une quarantaine de chercheurs dont dix rémunérés, autant de familles qui ont pu vivre de la recherche au service de la paix. Il a formé plus d'un millier de jeunes, conduit des campagnes de sensibilisation auprès des écoles, des organisations de la société civile, des leaders religieux et des chefs traditionnels. Il a organisé de dizaines de tables rondes, Il a publié quarante-deux études spécialisées sur la gestion et la prévention des conflits.
Nous réalisons également des statistiques, des sondages et des enquêtes de terrain. C'est ce travail rigoureux qui nous a permis de remettre aux plus hautes autorités de l'État tchadien des données et des projets opérationnels. Malheureusement, j'ai dû me rendre à l'évidence que la recherche n'est pas une priorité pour nos gouvernants. Des ouvrages remis, des données partagées, des projets soumis, et le silence comme seule réponse.
Question 6- Un mot sur les enlèvements contre rançon, la nouvelle mode d'opération des terroristes.
Dr. Ahmat Yacoub Dabio : Les enlèvements contre rançon constituent aujourd'hui l'une des principales sources de financement des groupes jihadistes dans le bassin du lac Tchad et dans la bande sahélienne. Ce n'est pas un phénomène nouveau, mais il a connu une accélération inquiétante ces deux dernières années. Les groupes comme Boko Haram ou ISWAP ont diversifié leur modèle économique. Au-delà du trafic d'armes et de drogues, l'enlèvement ciblé d'agriculteurs, d'éleveurs, d'humanitaires, parfois de représentants de l'État, est devenu une industrie rentable et peu risquée.
Ce qui est particulièrement préoccupant, c'est que le paiement des rançons, quelles qu'en soient les motivations humaines, alimente directement la capacité opérationnelle des groupes : achat de drones, de véhicules, de munitions, recrutement de nouveaux combattants. Chaque rançon payée finance la prochaine attaque. Il faut une réponse coordonnée entre États, intégrant une politique ferme de non-paiement, des capacités de libération rapide par des unités spécialisées, et surtout une présence sécuritaire renforcée dans les zones rurales isolées où ces enlèvements se produisent impunément.
Question 7- Avez-vous des propositions à faire dans la lutte contre le terrorisme au Tchad ?
Dr. Ahmat Yacoub Dabio : Oui, et elles sont documentées, chiffrées et prêtes à être mises en œuvre. Le CEDPE, en partenariat avec le Cadre de Concertation et d'Actions des Forces Vives de la Province du Lac contre le Terrorisme (CCAF T/LAC) et le Réseau des Organisations de la Société Civile du Bassin du Lac Tchad (ROSC/BLT), a élaboré un projet ambitieux et complet : le Projet de stabilisation et de renforcement de la résilience des populations de la Province du Lac.
Bénéficiaires : 120 000 personnes au total — dont 8 000 bénéficiaires directs (désengagés de Boko Haram) et 4 000 bénéficiaires indirects (victimes, réfugiés, retournés, populations autochtones) dans cinq localités de la province du Lac.
Trois objectifs opérationnels : (1) Former et autonomiser les bénéficiaires en prenant en compte leurs besoins spécifiques ; (2) Promouvoir la cohabitation pacifique, le vivre-ensemble et la prévention de l'extrémisme ; (3) Créer des activités génératrices de revenus et assurer le relogement des personnes déplacées.
Budget : 38,7 milliards de FCFA sur trois ans.
A titre de comparaison, les seules dépenses françaises liées au maintien du dispositif militaire dans la bande saharo sahélienne s'élevaient à 360 millions d'euros par an, soit six fois le coût de ce projet sur trois ans.
Ce projet a été soumis au chef de l'État, au ministre du Plan, au Premier ministre et au ministre de la Défense entre 2022 et 2023. La réponse a été le silence. Pourtant, il n'y a pas de sécurité pérenne sans développement économique, social et institutionnel. Continuer à investir exclusivement dans le militaire sans s'attaquer aux causes profondes de la radicalisation, c'est condamner nos armées à combattre indéfiniment un ennemi qui se régénère dans la pauvreté, le désœuvrement et le sentiment d'abandon.
L'histoire le montre : les pays qui ont gagné contre l'extrémisme l'ont fait en combinant la force, la réinsertion et le développement. C'est la voie que le Tchad doit emprunter, et les outils sont prêts.
Interview accordée à Radio Visionnaire


