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Sous la loupe

Tchad: Qui se cache derrière la livraison d’armes au Tibesti?

Lundi 19 Octobre 2026

Tibesti, livraisons d’armes pour un nouveau foyer potentiel dans la guerre régionale par procuration



Par Sarah H. Salmane
analyste, chercheure

associée au CEDPE

La région du Tibesti traverse une période de forte volatilité, marquée par des affrontements liés au contrôle des ressources aurifères et par des informations faisant état de possibles nouvelles livraisons d’armes. Ces évolutions accentuent les tensions entre le gouvernement de Mahamat Idriss Déby, dit « Kaka », et les différents acteurs armés présents dans le nord du Tchad. Si la nature et la destination de ces éventuelles cargaisons restent à établir, leur apparition dans un environnement déjà instable soulève des interrogations sur les risques de militarisation accrue de la région.
Cette situation ne peut être dissociée de la guerre qui ravage le Soudan depuis avril 2023. Le conflit soudanais a progressivement dépassé le cadre d'une confrontation interne entre les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR), pour devenir un facteur de déstabilisation régionale. Les accusations réciproques d'ingérence, de soutien à des groupes armés et d'utilisation des territoires voisins à des fins logistiques illustrent cette extension des rivalités. Les tensions entre Khartoum et Addis-Abeba, notamment autour des accusations relatives au soutien de factions armées, témoignent également de la complexité des rapports de force régionaux, sans pour autant établir l'existence d'une coordination entre les différents foyers de conflit.
Dans ce contexte, le général Yasser al-Atta, commandant adjoint de l'armée soudanaise, a publiquement menacé les pays accusés de soutenir les FSR de leur faire payer le prix de leur implication. Ces déclarations traduisent une volonté de dissuasion, mais elles soulèvent également la question des moyens indirects par lesquels les protagonistes pourraient chercher à affaiblir leurs adversaires au-delà du territoire soudanais.
 
Le Tibesti, un possible levier de pression sur N'Djamena
Le nord du Tchad présente un intérêt stratégique particulier en raison de sa proximité avec les zones de conflit soudanaises, de la présence de groupes politico-militaires tchadiens et de l'importance économique des ressources aurifères. Dans l'hypothèse où des réseaux opérant depuis le territoire tchadien contribueraient à l'approvisionnement des FSR, une déstabilisation du Tibesti pourrait constituer, pour l’armée soudanaise, un moyen de perturber les circuits logistiques présumés et d'accroître la pression sur N'Djamena.
Une telle stratégie demeure toutefois une hypothèse analytique, et non un fait établi. Elle doit être examinée à la lumière d'éléments vérifiables concernant les flux d'armes, les itinéraires de ravitaillement, les relations entre les acteurs armés et les éventuelles implications d'États voisins.
Le paradoxe réside dans le fait que les rivalités régionales ne se traduisent pas nécessairement par la constitution de coalitions militaires cohérentes. Alors que certains acteurs extérieurs peuvent chercher à fédérer des groupes armés autour d'objectifs communs, les mouvements politico-militaires tchadiens restent confrontés à des divergences de leadership, de stratégie et d'intérêts. La difficulté à désigner une direction commune constitue ainsi un obstacle majeur à la formation d'une coalition durable.
 
Des mouvements tchadiens divisés par les rivalités de leadership
Les mouvements armés présents dans le nord et l'est du Tchad présentent des trajectoires, des objectifs et des capacités d'action différents. Parmi les principaux acteurs figurent notamment :
  • Le Front pour l'alternance et la concorde au Tchad (FACT) : mouvement politico-militaire qui s'est notamment illustré par son offensive de 2021, au cours de laquelle le président Idriss Déby a été mortellement blessé. Son implantation et ses capacités opérationnelles doivent être appréciées au regard de l'évolution de sa situation depuis cette période.
  • Le Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT) : mouvement historiquement lié aux rébellions du Tibesti, dont l'influence actuelle doit être distinguée de son rôle dans les insurrections antérieures.
  • Le Conseil de commandement militaire pour le salut de la République (CCMSR) : mouvement politico-militaire tchadien ayant également pris part à la contestation armée du pouvoir central. Ses capacités et ses alliances actuelles nécessitent une appréciation distincte.
  • Les comités de défense et groupes d'autodéfense locaux : ces structures, lorsqu'elles sont effectivement présentes, répondent à des logiques parfois différentes de celles des mouvements rebelles organisés. Certaines peuvent chercher à protéger les populations, les sites aurifères et les revenus miniers locaux face aux incursions de groupes rivaux ou aux opérations des forces régulières. Leur composition, leurs objectifs et leurs éventuels liens avec des acteurs extérieurs ne doivent cependant pas être présumés uniformes.
La coexistence de ces acteurs ne signifie pas qu'ils poursuivent un objectif commun, ni qu'ils bénéficient d'un même soutien extérieur. Les rivalités personnelles, les divergences politiques et la compétition pour le contrôle des territoires et des ressources compliquent toute tentative de rapprochement. La question du leadership demeure particulièrement sensible : chaque mouvement peut être tenté de défendre sa propre prééminence plutôt que de consentir à une direction collective.
Cette fragmentation constitue à la fois une faiblesse pour les mouvements qui souhaiteraient former une coalition et un facteur d'incertitude pour les autorités tchadiennes. Elle peut également offrir des possibilités de rapprochement ponctuel à des acteurs extérieurs désireux d'exploiter les divisions existantes, sans pour autant garantir la constitution d'une alliance stable.
 
Le risque d'une guerre par procuration entre le Soudan et le Tchad
Le gouvernement tchadien rejette officiellement les accusations de soutien logistique aux FSR, tandis que les soupçons de circulation d'armes, les accusations de soutien à des groupes armés et les informations relatives à des attaques de drones alimentent les tensions entre les deux pays. La multiplication de ces accusations fait craindre une évolution vers une confrontation indirecte, dans laquelle les acteurs soudanais et tchadiens pourraient chercher à agir sur les vulnérabilités de leurs voisins plutôt qu'à s'affronter ouvertement.
Il convient néanmoins de distinguer les tensions avérées, les accusations formulées par les parties et les hypothèses relatives à une stratégie de déstabilisation du Tibesti. La qualification de « guerre par procuration » suppose en effet de pouvoir établir des liens suffisamment documentés entre les acteurs locaux, les soutiens extérieurs et les objectifs stratégiques poursuivis.

En définitive, la crise du Tibesti ne relève pas uniquement de la compétition pour les ressources aurifères ou des rivalités entre mouvements armés tchadiens. Elle s'inscrit dans un environnement régional où la guerre soudanaise risque de modifier les équilibres sécuritaires, d'accentuer les divisions internes et de transformer des tensions locales en instruments de pression géopolitique. Le principal enjeu pour N'Djamena est dès lors d'empêcher que les fragilités du nord du pays ne deviennent un levier de déstabilisation régionale, tout en évitant que la réponse sécuritaire ne renforce les tensions locales et les rivalités autour des ressources. 

Enfin, dans un communiqué du 15 octobre, le CEDPE a exhorté les autorités tchadiennes à gérer les ressources naturelles du pays selon des principes de transparence et à favoriser le dialogue avec les représentants des populations de Miski ainsi que les acteurs locaux, afin d’identifier les causes profondes de la crise et de trouver une solution pacifique.