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Ensemble contre les conflits et pour la paix

Communiqué

DDRR au Tchad : il est temps de sortir de l'illusion des financements extérieurs (CEDPE)

Mardi 28 Juillet 2026

Le Tchad, pays pétrolier, possède les ressources financières, les chercheurs, les universitaires, les praticiens et les institutions nécessaires pour élaborer un modèle national de DDRR adapté à ses réalités.


Le gouvernement tchadien a organisé une table ronde avec les partenaires techniques et financiers afin de mobiliser des ressources pour le Programme de Désarmement, Démobilisation, Réintégration et Réinsertion (DDRR). Si cette démarche peut paraître légitime, elle révèle surtout une faiblesse structurelle, celle d'un État qui continue de croire que la paix peut être financée de l'extérieur.
 
Le Centre d'Études pour le Développement et la Prévention de l'Extrémisme (CEDPE) considère que cette approche mérite d'être profondément repensée. Aucun pays n'a durablement réussi son processus de DDRR en s'en remettant principalement aux bailleurs de fonds. Les expériences du Maroc, de l'Algérie, de l'Égypte ou de la Mauritanie démontrent que la réussite repose d'abord sur la volonté politique, les ressources nationales et l'appropriation institutionnelle. Les partenaires peuvent accompagner un processus, mais ils ne peuvent ni se substituer à l'État ni porter à sa place une politique de sécurité nationale.
 
Au Tchad, la dépendance aux partenaires est devenue un mode de fonctionnement. Les programmes de DDRR se succèdent, les ateliers se multiplient, les tables rondes s'organisent, les financements sont recherchés, mais les acquis nationaux demeurent insuffisamment exploités. Cette logique entretient le risque que le processus de DDRR soit perçu comme une succession de projets plutôt que comme une véritable politique publique.
 
L'exemple du CEDPE est révélateur. A la demande des autorités tchadiennes et avec l'appui de partenaires, le CEDPE a conduit un travail de terrain sans précédent sur le profilage des ex-associés de Boko Haram dans le bassin du lac Tchad. Cette étude, fruit de plusieurs missions de recherches, représente près de 16 000 pages de données couvrant plus de 7 000 personnes désengagées et désassociées. Elle contient des informations détaillées sur les parcours individuels, les facteurs d'engagement, les conditions de désengagement, les risques de récidive, les besoins socio-économiques et les mécanismes de réintégration adaptés aux différents profils.
 
Cette base de données est sans doute l’un des outils les plus complets jamais réalisés au Tchad sur les questions de désengagement et de réintégration. Elle est suivie d’un projet appelé « Stabilisation et renforcement de la résilience des populations de la province du Lac » (SRRP-PL), dont le coût total avoisine trente-neuf milliards de francs CFA (soit 59 millions d’euros
[1]). Ce projet, composé de 21 activités, inclut notamment la construction de 8 000 logements en matériaux durables. Il s’étendra sur trois ans et sera mis en œuvre dans cinq localités de la province du Lac.
 
Pourtant, après avoir été officiellement remise au ministère en charge de l'Action sociale, cette somme de connaissances est restée sans véritable exploitation institutionnelle. Pendant que des experts internationaux sont régulièrement sollicités pour produire de nouvelles études, des travaux de référence réalisés par des chercheurs tchadiens demeurent inexploités.
 
Ce paradoxe interroge. Comment peut-on solliciter de nouveaux financements pour construire un DDRR efficace lorsque les outils stratégiques déjà disponibles ne sont pas utilisés ? Comment prétendre rechercher des solutions innovantes alors que des données scientifiques nationales dorment dans les archives administratives ?
 
Le problème du DDRR au Tchad n'est pas seulement un déficit de financement. Il est aussi un déficit de valorisation de l'expertise nationale, de continuité institutionnelle et de volonté politique.
 
Le CEDPE pense qu’il est temps de changer d’approche. Le Tchad, pays pétrolier, possède les ressources financières, les chercheurs, les universitaires, les praticiens et les institutions nécessaires pour élaborer un modèle national de DDRR adapté à ses réalités. Il bénéficie aussi d’une expérience acquise au fil des crises. Ce potentiel doit être au centre de la stratégie nationale.
Les partenaires techniques et financiers ont naturellement un rôle à jouer. Mais leur intervention doit venir renforcer une vision nationale clairement définie, et non se substituer à elle.
 
La paix ne se construit ni dans les salles de conférence ni dans la dépendance permanente aux financements extérieurs. Elle se construit par une volonté politique assumée, un investissement national durable et une confiance accordée aux compétences du pays.
 
Le CEDPE appelle les autorités à faire de l'expertise tchadienne un pilier des politiques publiques de prévention des conflits, de désarmement et de réintégration. Le véritable tournant du DDRR ne résidera pas dans une nouvelle table ronde des bailleurs, mais dans la capacité du Tchad à mobiliser ses propres ressources, à valoriser ses propres connaissances et à assumer pleinement sa souveraineté en matière de paix et de sécurité.
 
Dr Ahmat Yacoub Dabio
Expert en Gestion de Conflits
Président du Centre d'Études pour le Développement et la Prévention de l'Extrémisme (CEDPE)
 
Lire Guide de DDRR, comment réintégrer les ex-combattants de Boko Haram
 
[1] Soit les dépenses de deux mois de l’opération Barkane dans l’espace du G5 Sahel qui donnera une nouvelle image de stabilité et de développement de la province du Lac.