Le véritable drame de l’Afrique n’est peut-être pas seulement la rareté de ses ressources, mais son incapacité persistante à transformer celles-ci en capacité productive, scientifique et technologique.
Au Sahel ( ecosysteme naturel aride) , cette réalité apparaît avec une particulière acuité à la fin de chaque saison des pluies. Depuis plusieurs semaines, paysans, éleveurs, commerçants, responsables politiques et acteurs de la société civile s’interrogent sur une campagne agricole marquée, selon les zones, par l’installation tardive des pluies, leur irrégularité et des déficits pluviométriques localisés. Or, dans les sociétés sahéliennes, la pluviométrie ne détermine pas seulement les rendements agricoles. Elle conditionne également la disponibilité des pâturages et des points d’eau, la mobilité des troupeaux, les revenus ruraux, les prix des denrées et, indirectement, une partie des équilibres sociaux ( paix sociale) . En général,
une mauvaise saison des pluies, est synonyme d'une mauvaise récolte ( culture vivrière) quelque chose que les Hommes politiques qui sont au pouvoir et qui ont la destinée d'une Nation en main, redoute . On dit souvent que lorsque le ventre crie, les oreilles n'entendent plus la raison.
La première erreur consiste toutefois à confondre automatiquement mauvaise pluviométrie et pénurie alimentaire. Cette relation existe, mais elle n’est ni mécanique ni inévitable. Elle dépend de la nature des systèmes de production, de la disponibilité des réserves, des infrastructures hydrauliques, des capacités de stockage, de l’accès aux marchés, de la mobilité du bétail, des politiques agricoles et de la capacité d’anticipation des États.
Le problème fondamental du Sahel réside précisément dans sa forte dépendance à une agriculture pluviale exposée à une variabilité climatique structurelle. Dans les environnements arides et semi-arides, quelques semaines de décalage dans l’installation des pluies, une mauvaise répartition spatiale des précipitations ou des épisodes prolongés de sécheresse peuvent modifier profondément les calendriers agricoles et la disponibilité fourragère.
La situation devient plus complexe encore lorsque la pression exercée sur les pâturages dépasse leur capacité de charge. L’augmentation du cheptel, la dégradation des parcours, la réduction des espaces de mobilité et la concentration des populations autour des points d’eau créent une compétition croissante pour les ressources. La mobilité pastorale, qui constitue historiquement un mécanisme d’adaptation majeur, est aujourd’hui entravée dans certaines régions par l’insécurité, les groupes armés, la fragmentation territoriale et la multiplication des usages concurrents du foncier.
Lorsque l’espace de mobilité se rétrécit, la probabilité de conflits entre agriculteurs, éleveurs et autres utilisateurs des ressources augmente. Ce n’est donc pas la pluie seule qui produit la vulnérabilité : c’est l’interaction entre climat, démographie, systèmes de production, gouvernance des ressources, infrastructures et sécurité.
La véritable question n’est dès lors plus de savoir s’il pleuvra suffisamment l’année prochaine. Elle est de savoir si nos sociétés continueront à organiser leur sécurité alimentaire autour d’un facteur naturel qu’elles ne contrôlent pas.
La souveraineté commence par la capacité à produire.
Il fut un temps où la puissance d’une nation se mesurait principalement à l’étendue de son territoire, à la taille de son armée ou à l’importance de ses ressources naturelles.
Au XXIe siècle, la puissance se mesure également à la capacité d’un pays à comprendre, produire, transformer, innover et maîtriser les technologies dont dépend son développement.
La souveraineté ne consiste pas uniquement à proclamer son indépendance politique. Elle suppose la capacité de prendre en charge les fonctions essentielles de la vie nationale : nourrir sa population, produire son énergie, construire ses infrastructures, transformer ses matières premières, assurer sa santé, développer ses systèmes numériques et former les compétences nécessaires à ces missions. Faire de la souveraineté et du panafricanisme un simple slogan équivaut à une malhonnêtè intellectuelle.
C’est ici que se situe l’une des principales vulnérabilités structurelles de l’Afrique.
Le continent dispose d’une population jeune, d’importantes ressources naturelles, de vastes superficies agricoles et d’un potentiel énergétique considérable. Mais une partie significative de sa valeur ajoutée demeure dépendante de technologies, de capitaux, de compétences spécialisées et de chaînes de valeur contrôlées à l’extérieur.
La question fondamentale devient donc celle du capital humain scientifique et technique.
Il ne suffit pas de compter le nombre d’étudiants inscrits dans les universités. Il faut mesurer la capacité d’un pays à former suffisamment d’ingénieurs, de techniciens, de chercheurs, d’agronomes, de vétérinaires, de spécialistes de l’eau, de l’énergie, de la mécanique, de l’électronique, de l’informatique, de l’intelligence artificielle et des biotechnologies, puis à leur offrir les conditions permettant de transformer leurs connaissances en production.
Une économie moderne a besoin de juristes, d’économistes, de sociologues, d’historiens et de spécialistes des sciences humaines. Mais elle a également besoin de femmes et d’hommes capables de construire des ponts, irriguer des terres, produire de l’électricité, transformer des minerais, automatiser des usines, développer des logiciels, améliorer les semences et concevoir les machines nécessaires à l’économie réelle.
Le problème n’est donc pas l’existence des sciences humaines. Le problème est le déséquilibre entre les formations proposées et les compétences dont les économies ont besoin pour leur transformation structurelle.
Le paradoxe africain du capital humain.
L’Afrique investit dans la formation de ses meilleurs étudiants, puis perd une partie de ces compétences au profit d’économies disposant de laboratoires, d’entreprises technologiques, d’industries et de systèmes de recherche beaucoup plus développés.
Le phénomène est connu sous le nom de fuite des cerveaux. Mais il faut aller au-delà du constat.
Pourquoi un ingénieur spécialisé en intelligence artificielle, en mécatronique, en génie chimique ou en robotique choisirait-il de rester dans un environnement où il ne dispose ni de laboratoire fonctionnel, ni d’équipements modernes, ni de financement de recherche, ni d’industrie capable d’utiliser son expertise ?
Le problème n’est donc pas seulement de convaincre les compétences africaines de revenir. Il faut créer les conditions économiques, scientifiques et institutionnelles de leur retour.
Un chercheur ne revient pas simplement pour occuper un bureau administratif. Un ingénieur ne peut donner sa pleine mesure sans équipements, projets, financement, équipes et responsabilités. Un agronome ne peut transformer l’agriculture sans accès à l’expérimentation, aux données, au crédit, à l’irrigation et aux chaînes de transformation.
La véritable politique de rétention des talents commence donc par la création d’un écosystème productif.
Changer les incitations..
Une société révèle ses priorités par la manière dont elle distribue ses ressources, son prestige et ses récompenses.
Lorsqu’un jeune scientifique constate que la visibilité sociale et les revenus les plus importants sont associés principalement au divertissement, alors que la recherche scientifique, l’ingénierie et l’innovation bénéficient de moyens dérisoires, le système éducatif envoie implicitement un signal sur ce qui mérite d’être poursuivi.
La réponse ne consiste pas à opposer culture et science, ni à mépriser les industries créatives. Le secteur culturel peut être économiquement important et socialement utile.
Mais une nation qui aspire à l’autonomie technologique doit également créer une économie du mérite scientifique : financement compétitif de la recherche, prix d’innovation substantiels, incubateurs technologiques, laboratoires accessibles, commandes publiques innovantes, partenariats entre universités et entreprises et véritables carrières scientifiques.
Le génie scientifique doit devenir socialement visible, économiquement valorisé et institutionnellement protégé.
De l’agriculture pluviale à l’agriculture maîtrisée
La question alimentaire illustre parfaitement cette nécessité.
Une agriculture essentiellement dépendante des précipitations restera structurellement vulnérable dans un environnement marqué par une forte variabilité climatique.
L’objectif ne devrait donc pas être d’abandonner l’agriculture pluviale partout où elle demeure productive, mais de réduire progressivement la dépendance stratégique aux seules précipitations.
Cela implique d’investir dans :
* l’irrigation et la maîtrise de l’eau ;
* les retenues et infrastructures hydrauliques adaptées ;
* les semences améliorées et adaptées aux conditions locales ;
* l’agriculture de précision et les données météorologiques ;
* le stockage et la conservation des récoltes ;
* les chaînes du froid ;
* la transformation agroalimentaire locale ;
* l’accès au financement et à l’assurance agricole ;
* la mécanisation adaptée aux exploitations ;
* la restauration des sols et la gestion durable des terres.
Pour l’élevage, l’objectif doit également évoluer d’une logique essentiellement extensive vers une amélioration de la productivité par animal et par hectare, lorsque les conditions économiques et écologiques le permettent.
La diversification vers les petits ruminants, l’aviculture et l’aquaculture peut contribuer à réduire la pression sur les parcours et à améliorer la disponibilité des protéines animales, à condition qu’elle soit accompagnée d’aliments de qualité, de services vétérinaires, de biosécurité, de chaînes de transformation et d’accès au marché.
La véritable bataille est celle de la capacité productive?
Pourquoi dépendre durablement de l’aide alimentaire lorsque des investissements relativement prévisibles dans l’eau, l’agriculture, l’élevage, le stockage et les infrastructures rurales peuvent réduire structurellement la vulnérabilité ?
Pourquoi importer durablement des compétences nécessaires à la construction de nos routes, de nos réseaux électriques, de nos systèmes numériques et de nos infrastructures industrielles ?
Pourquoi exporter des minerais bruts et importer ensuite les produits transformés ?
Pourquoi former des scientifiques et des ingénieurs pour que leur expertise soit finalement mise au service d’autres économies ?
Ces questions conduisent à une définition plus exigeante de la souveraineté.
La souveraineté n’est pas seulement le droit de décider pour soi-même. Elle est aussi la capacité matérielle, scientifique, économique et institutionnelle d’assumer les conséquences de ses décisions.
Le véritable défi africain n’est donc pas de choisir entre l’Afrique et le reste du monde. Il est de passer d’une relation de dépendance à une relation de partenariat fondée sur la capacité.
L’Afrique n’a pas besoin de s’isoler. Elle doit devenir capable de négocier, produire et coopérer à partir de ses propres compétences.
La souveraineté alimentaire passe par la maîtrise de l’eau.
La souveraineté industrielle passe par l’ingénierie.
La souveraineté énergétique passe par la technologie.
La souveraineté numérique passe par le capital humain.
La souveraineté économique passe par la transformation locale.
Et la souveraineté nationale, dans son sens le plus concret, commence par une question simple :
Sommes-nous capables de prendre en charge nous-mêmes l’essentiel de ce qui détermine notre avenir ?
Le XXIe siècle appartiendra moins aux nations qui possèdent le plus de ressources qu’à celles qui savent le mieux transformer leurs ressources en connaissances, leurs connaissances en technologies, leurs technologies en production et leur production en prospérité collective.
C’est là que se trouve la véritable rupture stratégique.
Zako
Centre tchadien d’études stratégiques et de recherche prospective
Penser global et agir plus intelligemment


