Ndjamena Hebdo : Depuis avril 2023, la guerre qui oppose les Forces armées soudanaises aux Forces de soutien rapide a profondément bouleversé l'environnement sécuritaire du Tchad, particulièrement le long de sa frontière orientale. Avec les incursions armées et les violences qui débordent désormais sur le territoire tchadien, quelle lecture faites-vous de la menace que représente aujourd'hui ce conflit pour le Tchad ?
Dr. Ahmat Yacoub Dabio : Dès les premières semaines du conflit, nous avons alerté les autorités tchadiennes sur la nécessité d'envoyer une force d'interposition, même si certains ont confondu cette proposition avec une force d'intervention. A l'époque, nous pensions que le régime tchadien se trouvait en position de neutralité suffisante pour jouer un rôle de médiation et intégrer une telle force. Elle aurait sans doute permis d'empêcher les massacres survenus à nos frontières, dans la ville d'El-Geneina, tout en sécurisant les populations locales, ce qui aurait évité une bonne partie des déplacements internes et l'afflux de réfugiés vers le Tchad.
Question : À plusieurs reprises, les autorités tchadiennes ont promis une réponse « énergique » à toute nouvelle violation de leur territoire. Pourtant, après plusieurs incidents, aucune riposte militaire significative ne semble avoir été observée. Comment expliquez-vous cet écart entre les déclarations officielles et les actes ?
Réponse : Le régime tchadien n'a pas besoin d'annoncer une riposte. Elle existe déjà, sous une forme indirecte, à travers son soutien à l'une des parties au conflit et la facilitation du passage et de l'acheminement d'armes. C'est une réalité que plusieurs rapports ont documentée, le plus récent en date étant celui de Reuters.
Question : Cette absence de riposte relève-t-elle, selon vous, d'un choix stratégique visant à éviter l'embrasement avec le Soudan, ou révèle-t-elle une faiblesse réelle des capacités opérationnelles de l'armée tchadienne face aux nouvelles formes de guerre employées au Soudan ?
Réponse : Je le répète, le Tchad n'a pas besoin de riposter, puisqu'il est déjà impliqué, selon plusieurs rapports. La présence documentée d'une colonne des FSR à 100 kilomètres à l'intérieur du territoire tchadien démontre à quel point cette implication est réelle. On pourrait même dire que le Tchad est engagé dans une riposte continue contre l'armée soudanaise. Or le Tchad, qui revient de loin, aurait tout intérêt à observer une véritable neutralité et à endosser un rôle de médiateur. Pour être honnête, je ne suis pas un expert militaire, mais je constate que le Tchad dispose d'une force terrestre importante, reconnue pour son efficacité dans l'espace sahélien africain. Or, aujourd'hui, même pour simplement se défendre, il faut disposer de moyens aériens. Je me demande donc si le Tchad possède une force aérienne capable de faire face à une menace réelle. Plutôt que d'avoir mille généraux, pourquoi ne pas en avoir cinquante, et investir les ressources ainsi économisées dans le renforcement de la flotte aérienne, afin de prévenir toute menace extérieure ? C'est aux experts militaires qu'il revient de répondre à cette question.
Question : Dans ses condamnations, N'Djamena met régulièrement en cause l'armée soudanaise. Or, des accusations persistantes, notamment de la part d'acteurs soudanais et d'organisations internationales, présentent le Tchad comme un soutien des Forces de soutien rapide de Hemedti. Comment expliquez-vous cette apparente contradiction entre le discours officiel tchadien et les accusations portées contre lui ?
Réponse : Plusieurs rapports documentés démontrent l'implication du régime tchadien, malgré le discours officiel qui la dément. Il faut néanmoins distinguer l'implication du chef de la junte dans le conflit soudanais de la position de la majorité des Tchadiens, notamment de nombreux généraux de l'armée. Les Tchadiens, dans leur ensemble, refusent toute implication dans la guerre au Soudan. Le pays a besoin de se tourner vers la stabilité, le développement et la quiétude, pas vers un conflit qui n'est pas le sien.
Question : Peut-on encore parler de neutralité du Tchad dans la guerre au Soudan alors que le pays est à la fois directement affecté par le conflit et accusé de soutenir l'un des protagonistes ? Où se situe, selon vous, la véritable ligne de la politique tchadienne ?
Réponse : Nous aurions souhaité que le Tchad puisse jouer un rôle de médiateur, pour contribuer au moins à un cessez-le-feu, voire à une solution durable permettant aux frères soudanais de se retrouver autour d'une paix des braves. Malheureusement, le chef de la junte militaire n'a pas voulu entendre cet appel, et nous subissons aujourd'hui les conséquences d'une politique irresponsable.
Question : Enfin, si les incursions se poursuivent et que N'Djamena continue de privilégier les condamnations aux représailles militaires, quel risque cette posture fait-elle peser à terme sur la souveraineté du Tchad, sa crédibilité militaire et son rôle géopolitique dans la région ?
Réponse : L'histoire nous enseigne que lorsqu'on habite une maison de verre, on ne jette pas de pierres à ses voisins. En tant qu'expert en gestion de conflits, je dirai ceci : si nous ne nous empressons pas de changer de politique et de contribuer, le plus rapidement possible, à éteindre l'incendie chez nos voisins, il n'est pas exclu que le prix à payer soit, demain, le renversement du régime de Kaka, car il s'est déjà créé de nombreux ennemis, qui pourraient bien devenir les acteurs de sa propre chute. Or le Tchad n'a nul besoin d'une instabilité supplémentaire.
Question : Croyez-vous vraiment que le régime peut être affecté par cette situation ?
Réponse : Même en dehors du contexte actuel lié au conflit soudanais, il suffit d'ouvrir les yeux sur le paysage politique tchadien pour s'en convaincre. Le maréchal Kaka a lui-même réuni tous les ingrédients susceptibles de fragiliser la situation politique interne. Le Tchad est aujourd'hui le seul pays au monde où plus de dix généraux se trouvent soit en exil, soit dans l'opposition au régime militaire. Plusieurs personnalités politiques de premier plan vivent également en exil : Moussa Faki, Mahamat Zène Cherif, Abakar Manani, Moussa Dago, Makaila Nguebla, pour ne citer qu'eux. Deux anciens ministres de la Défense, les généraux Abali Salah et Mahamat Nour Abdelkérim, s'y ajoutent. Sans oublier l'existence de plusieurs mouvements politico-militaires actifs, dont deux acteurs majeurs, le FACT et le CCMSR. Ajoutez à cela l'implication du régime dans le conflit soudanais, et la recette est complète pour un scénario explosif.
Question : Que proposez-vous pour éviter cette éventuelle déstabilisation du Tchad ?
Réponse : Je me demande, franchement, s'il n'est pas déjà trop tard. Mais si une issue existe encore, elle passe par deux actions courageuses de la part du chef de la junte, le maréchal Mahamat Idriss Déby. La première consiste à rompre immédiatement avec la partialité affichée dans le conflit soudanais, et à engager une démarche de médiation sincère et convaincante pour aider les frères soudanais à se réconcilier. La seconde est d'ordre interne : une réconciliation nationale véritable, associant l'ensemble des acteurs politiques et militaires, et ouvrant la voie à une démocratisation sérieuse du pays. Sans cela, je le dis sans détour : le pays s'expose dans les prochains mois à une situation particulièrement difficile.
Interview accordée à Lissoubo Olivier Hinhoulné Journaliste N’Djaména Hebdo


