4 sur 100 : la note qui dit tout, et le silence qui dit le reste.
Un chiffre qui ne surprend que ceux qui n'ont jamais essayé de consulter un budget tchadien
Le verdict est tombé début juin 2026, dans l'Enquête sur le Budget Ouvert (Open Budget Survey) de l'International Budget Partnership, le Tchad obtient un score de 4 sur 100 en matière de transparence budgétaire. Un chiffre qui place le pays parmi les tout derniers du continent, loin derrière le Bénin (77/100), le Cameroun (58/100), ou même le Niger (6/100), et très en dessous de la moyenne subsaharienne (38/100) et de la moyenne mondiale (45/100). La participation citoyenne au processus budgétaire, elle, reste à 0 sur 100. Aucun mécanisme, formel ou informel, ne permet à un citoyen tchadien de peser, même symboliquement, sur la manière dont son argent est dépensé.
Ce qui frappe, ce n'est pas seulement le chiffre, c'est sa remarquable stabilité dans le temps. 5 sur 100 en 2015. 2 sur 100 en 2017. Un sursaut à 14 en 2019, suivi d'un retour à 6 en 2021, puis 6 encore en 2023, et enfin 4 en 2025. Une décennie de promesses de réforme, de comités, d'observatoires des finances publiques créés en grande pompe, pour retomber, finalement, sous le niveau où l'on se trouvait il y a dix ans. Ce n'est pas un accident statistique. C'est un choix de gouvernance maintenu avec une remarquable constance, indépendamment de qui occupe le palais.
Que les autorités actuelles contestent cette évaluation et réclament un réexamen n'est, à ce titre, pas surprenant, et si cette contestation débouche enfin sur une remise à plat sincère de la gestion budgétaire, tant mieux. Mieux vaut tard que jamais. Mais l'histoire récente invite à la prudence. Cela fait des années que le pouvoir en place, MPS hier, junte aujourd'hui, le fond ayant peu changé, navigue avec la communauté internationale sur ce sujet précis, promettre la transparence dans les discours officiels, créer les structures ad hoc qu'attendent les bailleurs de fonds, puis continuer, dans les faits, à publier les documents budgétaires en retard, de manière incomplète, ou à les garder à un usage strictement interne. Un rapport d'audit qui n'existe pas ne peut, par définition, jamais être contesté sur le fond, c'est peut-être là, précisément, la fonction qu'il remplit.
Où va l'argent, quand il n'est pas visible ? C'est la question que ce score de 4 sur 100 empêche, par construction, de documenter avec précision, et c'est bien tout le problème. Faute de publication des documents budgétaires détaillés, il devient presque impossible pour un citoyen, un journaliste ou même un parlementaire de suivre, poste par poste, l'utilisation réelle des crédits votés pour le fonctionnement des institutions et des ministères. Plusieurs ministères et grandes institutions affirment ne jamais recevoir la totalité des crédits qui leur sont alloués par la loi de finances. Beaucoup se contentent essentiellement des ressources destinées aux salaires, à quelques frais de fonctionnement et à certaines missions ponctuelles. Cette pratique date de 2003 et elle continue.
Ce vide documentaire est précisément le terreau sur lequel prospèrent les accusations qui circulent aujourd'hui dans l'opinion tchadienne, un train de vie présidentiel et un prestige familial financés sur fonds publics, une garde présidentielle[1] dont l'ampleur des moyens contraste avec l'état des budgets sociaux, des véhicules acquis et redistribués à intervalles réguliers à un premier cercle de courtisans. Les dizaines de déplacements du chef de la junte tchadienne, Mahamat Idriss Déby, coûtent plusieurs milliards de francs CFA au contribuable tchadien, bien que le gouvernement ne publie jamais de budget officiel. Les dépenses incluent la location d'avions privés, des délégations pléthoriques et des séjours de luxe dans des hôtels cinq étoiles. Une enquête menée par le média d'investigation Mediapart a révélé des dépenses exagérées. Par exemple, le président et son entourage ont dépensé près de 867 533 euros (environ 569 millions de francs CFA) dans un palace parisien (Le Royal Monceau) entre 2021 et 2026, dont une grande partie a été réglée en espèces. Outre l'hébergement et les transports, les enquêtes financières ont mis en lumière d'autres coûts faramineux comme l'achat de dizaines de costumes sur mesure à Paris, facturés à plusieurs centaines de millions de francs CFA.
Le Tchad possède de grandes richesses naturelles, notamment grâce au pétrole, à l’or et à un important potentiel agricole et pastoral. Pourtant, ces ressources sont contrôlées par le chef de la junte et ses proches, et toute critique ou contestation est strictement interdite.
Malgré un sous-sol riche et des terres fertiles, le pays continue de faire face à une pauvreté extrême à cause de problèmes de gouvernance et un départ massif de la jeunesse à la recherche d'une vie meilleure ailleurs. On compte plus d'un million et demi de tchadiens à l'étranger.
Que ces accusations précises soient exactes ou exagérées, seule une transparence budgétaire réelle permettrait de le vérifier, ce qui est, très précisément, ce que le score de 4 sur 100 rend impossible. L'opacité n'est donc pas seulement un mauvais point technique dans un classement international, elle est aussi ce qui protège structurellement ce type d'accusations de toute vérification, dans un sens comme dans l'autre.
Un pays pétrolier où les caniveaux débordent, où il suffit d’une pluie pour inonder la capitale. Pendant ce temps, la réalité du terrain n'a pas besoin d'un audit international pour se faire connaître. N'Djamena, ville construite sur les rives du Chari, a été conçue dès l'époque coloniale avec des dispositifs anti-inondation, canaux d'évacuation, bâtiments sur pilotis. Ce savoir-faire ne s'est pas transmis à l'urbanisation qui a suivi les indépendances. Aujourd'hui, chaque saison des pluies rejoue le même scénario de rues submergées et de quartiers coupés du reste de la ville, avec des interventions d'urgence, curage de caniveaux, colmatage de points bas, qui pallient l'absence d'un véritable système intégré de drainage. En 2024, le pays a connu les inondations les plus meurtrières de son histoire récente soit 576 morts, 1,9 million de sinistrés au niveau national. Que la capitale ait pu être largement épargnée en 2025 tient moins à une politique d'aménagement durable qu'à un plan d'urgence financé à hauteur de 13 millions de dollars par la Banque mondiale, la preuve, s'il en fallait une, que le problème n'est pas l'absence de solutions techniques connues, mais l'absence de priorité budgétaire pour les mettre en œuvre à l'échelle nécessaire.
Le contraste est là, entier, un pays producteur de pétrole depuis 2003, dont les infrastructures de base, électricité stable, réseau d'assainissement digne de ce nom, routes praticables toute l'année, restent, plus de vingt ans plus tard, un objectif annoncé plutôt qu'une réalité vécue par la majorité de la population.
Ce que 4 sur 100 devrait vraiment déclencher ? Un réexamen de la note, si les autorités l'obtiennent, ne résoudra rien en soi. Ce que ce chiffre devrait déclencher, c'est une question bien plus simple que ne le laisse penser la technicité du vocabulaire budgétaire. Pourquoi, plus de trente ans après la promesse démocratique de 1990, un citoyen tchadien ne peut-il toujours pas consulter, en ligne et dans les délais, comment est dépensé l'argent public de son propre pays ? Tant que cette question restera sans réponse concrète, au-delà des observatoires, des comités et des ateliers de formation, le score de 4 sur 100 continuera, année après année, à mesurer avec une précision presque cruelle non pas un manque de compétence technique, mais un choix politique délibéré de ne pas rendre de comptes.
Sarah H. Salmane
Analyste, chercheure associée au CEDPE
Sahel 7
www.centrerecherche.com
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Ce qui frappe, ce n'est pas seulement le chiffre, c'est sa remarquable stabilité dans le temps. 5 sur 100 en 2015. 2 sur 100 en 2017. Un sursaut à 14 en 2019, suivi d'un retour à 6 en 2021, puis 6 encore en 2023, et enfin 4 en 2025. Une décennie de promesses de réforme, de comités, d'observatoires des finances publiques créés en grande pompe, pour retomber, finalement, sous le niveau où l'on se trouvait il y a dix ans. Ce n'est pas un accident statistique. C'est un choix de gouvernance maintenu avec une remarquable constance, indépendamment de qui occupe le palais.
Que les autorités actuelles contestent cette évaluation et réclament un réexamen n'est, à ce titre, pas surprenant, et si cette contestation débouche enfin sur une remise à plat sincère de la gestion budgétaire, tant mieux. Mieux vaut tard que jamais. Mais l'histoire récente invite à la prudence. Cela fait des années que le pouvoir en place, MPS hier, junte aujourd'hui, le fond ayant peu changé, navigue avec la communauté internationale sur ce sujet précis, promettre la transparence dans les discours officiels, créer les structures ad hoc qu'attendent les bailleurs de fonds, puis continuer, dans les faits, à publier les documents budgétaires en retard, de manière incomplète, ou à les garder à un usage strictement interne. Un rapport d'audit qui n'existe pas ne peut, par définition, jamais être contesté sur le fond, c'est peut-être là, précisément, la fonction qu'il remplit.
Où va l'argent, quand il n'est pas visible ? C'est la question que ce score de 4 sur 100 empêche, par construction, de documenter avec précision, et c'est bien tout le problème. Faute de publication des documents budgétaires détaillés, il devient presque impossible pour un citoyen, un journaliste ou même un parlementaire de suivre, poste par poste, l'utilisation réelle des crédits votés pour le fonctionnement des institutions et des ministères. Plusieurs ministères et grandes institutions affirment ne jamais recevoir la totalité des crédits qui leur sont alloués par la loi de finances. Beaucoup se contentent essentiellement des ressources destinées aux salaires, à quelques frais de fonctionnement et à certaines missions ponctuelles. Cette pratique date de 2003 et elle continue.
Ce vide documentaire est précisément le terreau sur lequel prospèrent les accusations qui circulent aujourd'hui dans l'opinion tchadienne, un train de vie présidentiel et un prestige familial financés sur fonds publics, une garde présidentielle[1] dont l'ampleur des moyens contraste avec l'état des budgets sociaux, des véhicules acquis et redistribués à intervalles réguliers à un premier cercle de courtisans. Les dizaines de déplacements du chef de la junte tchadienne, Mahamat Idriss Déby, coûtent plusieurs milliards de francs CFA au contribuable tchadien, bien que le gouvernement ne publie jamais de budget officiel. Les dépenses incluent la location d'avions privés, des délégations pléthoriques et des séjours de luxe dans des hôtels cinq étoiles. Une enquête menée par le média d'investigation Mediapart a révélé des dépenses exagérées. Par exemple, le président et son entourage ont dépensé près de 867 533 euros (environ 569 millions de francs CFA) dans un palace parisien (Le Royal Monceau) entre 2021 et 2026, dont une grande partie a été réglée en espèces. Outre l'hébergement et les transports, les enquêtes financières ont mis en lumière d'autres coûts faramineux comme l'achat de dizaines de costumes sur mesure à Paris, facturés à plusieurs centaines de millions de francs CFA.
Le Tchad possède de grandes richesses naturelles, notamment grâce au pétrole, à l’or et à un important potentiel agricole et pastoral. Pourtant, ces ressources sont contrôlées par le chef de la junte et ses proches, et toute critique ou contestation est strictement interdite.
Malgré un sous-sol riche et des terres fertiles, le pays continue de faire face à une pauvreté extrême à cause de problèmes de gouvernance et un départ massif de la jeunesse à la recherche d'une vie meilleure ailleurs. On compte plus d'un million et demi de tchadiens à l'étranger.
Que ces accusations précises soient exactes ou exagérées, seule une transparence budgétaire réelle permettrait de le vérifier, ce qui est, très précisément, ce que le score de 4 sur 100 rend impossible. L'opacité n'est donc pas seulement un mauvais point technique dans un classement international, elle est aussi ce qui protège structurellement ce type d'accusations de toute vérification, dans un sens comme dans l'autre.
Un pays pétrolier où les caniveaux débordent, où il suffit d’une pluie pour inonder la capitale. Pendant ce temps, la réalité du terrain n'a pas besoin d'un audit international pour se faire connaître. N'Djamena, ville construite sur les rives du Chari, a été conçue dès l'époque coloniale avec des dispositifs anti-inondation, canaux d'évacuation, bâtiments sur pilotis. Ce savoir-faire ne s'est pas transmis à l'urbanisation qui a suivi les indépendances. Aujourd'hui, chaque saison des pluies rejoue le même scénario de rues submergées et de quartiers coupés du reste de la ville, avec des interventions d'urgence, curage de caniveaux, colmatage de points bas, qui pallient l'absence d'un véritable système intégré de drainage. En 2024, le pays a connu les inondations les plus meurtrières de son histoire récente soit 576 morts, 1,9 million de sinistrés au niveau national. Que la capitale ait pu être largement épargnée en 2025 tient moins à une politique d'aménagement durable qu'à un plan d'urgence financé à hauteur de 13 millions de dollars par la Banque mondiale, la preuve, s'il en fallait une, que le problème n'est pas l'absence de solutions techniques connues, mais l'absence de priorité budgétaire pour les mettre en œuvre à l'échelle nécessaire.
Le contraste est là, entier, un pays producteur de pétrole depuis 2003, dont les infrastructures de base, électricité stable, réseau d'assainissement digne de ce nom, routes praticables toute l'année, restent, plus de vingt ans plus tard, un objectif annoncé plutôt qu'une réalité vécue par la majorité de la population.
Ce que 4 sur 100 devrait vraiment déclencher ? Un réexamen de la note, si les autorités l'obtiennent, ne résoudra rien en soi. Ce que ce chiffre devrait déclencher, c'est une question bien plus simple que ne le laisse penser la technicité du vocabulaire budgétaire. Pourquoi, plus de trente ans après la promesse démocratique de 1990, un citoyen tchadien ne peut-il toujours pas consulter, en ligne et dans les délais, comment est dépensé l'argent public de son propre pays ? Tant que cette question restera sans réponse concrète, au-delà des observatoires, des comités et des ateliers de formation, le score de 4 sur 100 continuera, année après année, à mesurer avec une précision presque cruelle non pas un manque de compétence technique, mais un choix politique délibéré de ne pas rendre de comptes.
Sarah H. Salmane
Analyste, chercheure associée au CEDPE
Sahel 7
www.centrerecherche.com
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[1] Les 800 généraux absorbent plus de 800 milliards de FCFA soit 33,05 % du budget de l’armée tchadienne estimé en 2025 à 2 420 800 milliards de CFA. Un général tchadien perçoit une solde et des avantages que l'État refuse à des milliers d'enseignants, d'infirmiers et de fonctionnaires civils qui font tourner le pays. L’État consacre moins de 4 000 francs CFA par an et par habitant à la santé, et un Tchadien sur deux, vit à plus de trente minutes d'un établissement de soins.


