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Sous la loupe

Quand le ministre des Affaires étrangères se plaint du ministre des Finances

Mercredi 17 Juin 2026

Cette sortie publique relance un débat ancien sur la gestion budgétaire au Tchad. De nombreux observateurs estiment que le budget de l'État est souvent adopté davantage pour répondre aux exigences formelles des partenaires internationaux et des institutions financières que pour servir de véritable instrument de programmation et d'exécution des politiques publiques.


Au Tchad, il est rare qu'un ministre critique publiquement un autre membre du gouvernement. Pourtant, devant le Sénat, le ministre des Affaires étrangères a récemment exprimé son mécontentement face aux difficultés budgétaires que rencontre son département, pointant du doigt le non-respect de certaines dispositions relatives à l'exécution de la loi de finances.
Selon ses déclarations, la situation de plusieurs représentations diplomatiques tchadiennes à l'étranger est devenue préoccupante. Des diplomates travailleraient dans des conditions difficiles en raison de l'insuffisance ou du retard des moyens financiers nécessaires au fonctionnement normal des missions diplomatiques. Le ministre a ainsi appelé à une application plus rigoureuse de la loi de finances afin que les ressources prévues soient effectivement mises à la disposition des administrations concernées.
Cette sortie publique relance un débat ancien sur la gestion budgétaire au Tchad. De nombreux observateurs estiment que le budget de l'État est souvent adopté davantage pour répondre aux exigences formelles des partenaires internationaux et des institutions financières que pour servir de véritable instrument de programmation et d'exécution des politiques publiques.
 
Dans les faits, plusieurs administrations affirment ne jamais recevoir la totalité des crédits qui leur sont alloués par la loi de finances. Beaucoup se contentent essentiellement des ressources destinées aux salaires, à quelques frais de fonctionnement et à certaines missions ponctuelles. Cette pratique date de 2003 et elle continue. « un ministre ferme sa gueule ou il démissionne »
 
Pour organiser des ateliers, des formations ou mettre en œuvre des projets, nombre de ministères et d'institutions sont contraints de solliciter l'appui financier des partenaires techniques et financiers internationaux.
Les critiques portant sur la centralisation de la dépense publique ne sont pas nouvelles. Avant le ministre des Affaires étrangères, plusieurs hauts responsables, dont d'anciens Premiers ministres ainsi que le Médiateur de la République, avaient déjà évoqué publiquement les difficultés liées à l'exécution du budget et à la répartition des ressources de l'État.
 
Selon leurs détracteurs, une part importante des dépenses publiques serait concentrée autour des besoins de la présidence, du fonctionnement du pouvoir central, des déplacements officiels, de la sécurité ainsi que de diverses dépenses politiques. Ces critiques alimentent régulièrement les débats sur la transparence budgétaire, l'efficacité de la dépense publique et les priorités de l'État. Mais ce qui intéresse le chef de la junte le maréchal Mahamat Idriss Deby c’est sa personne et l’armée forte d’environ 800 généraux. Selon le Journal Mondafrique :

 
« entre 2021 et début 2026, le président et son entourage ont dépensé près de 867 533 euros, dont 784 918 euros en espèces, lors de séjours officiels »[1]
Les 800 généraux absorbent plus de 800 milliards de FCFA soit 33,05 % du budget de l’armée tchadienne estimé en 2025 à 2 420 800 milliards de CFA. Un général tchadien perçoit une solde et des avantages que l'État refuse à des milliers d'enseignants, d'infirmiers et de fonctionnaires civils qui font tourner le pays. L’État consacre moins de 4 000 francs CFA par an et par habitant à la santé, et un Tchadien sur deux vit à plus de trente minutes d'un établissement de soins.
 
Toutefois, malgré les dénonciations répétées de la société civile et les appels à une meilleure gouvernance financière, peu de changements structurels semblent avoir été observés jusqu'à présent. Comme le dit un proverbe bien connu : « Les chiens aboient, la caravane passe ». Cette expression résume le sentiment d'impuissance de nombreux acteurs qui dénoncent depuis des années les mêmes pratiques sans constater de réformes significatives.

La sortie du ministre des Affaires étrangères est courageuse car tout le monde sait ce qui se passe mais sans dire un mot. Cette sortie a une portée particulière, lorsqu'un membre du gouvernement lui-même reconnaît publiquement les dysfonctionnements budgétaires, cela témoigne de l'ampleur du malaise et de la profondeur des difficultés auxquelles sont confrontées certaines institutions de l'État.


 Par Ramy Haroun
Analyste, chercheur associé au CEDPE
 
[1]Les dépenses somptueuses du président tchadien Mahamat Idriss Déby à Paris, notamment au Royal Monceau, ont suscité une enquête du Parquet National Financier (PNF) pour recel et détournements de fonds publics. Entre 2021 et début 2026, le président et son entourage ont dépensé près de 867 533 euros, dont 784 918 euros en espèces, lors de séjours officiels. Ces paiements en liquide, plafonnés à 10 000 euros pour les résidents français et à 15 000 euros pour les non-résidents, ont été particulièrement controversés en raison de la réglementation française.
[2] https://urls.fr/OUwBti
[3] Tchad: La Mecque des décrets - Le chef de la junte bombarde ses proches de galons depuis l'Arabie Saoudite