Connectez-vous S'inscrire
Menu
www.centrerecherche.com
Siège : N'Djamena, Tchad
E-mail : yacoubahmat@aol.com
Ensemble contre les conflits et pour la paix

Les jeunes Tchadiens mécontents de la gestion de leur pays. Par Reliou Koubakin, Radio allemande DW

Mercredi 6 Mai 2026

Deux ans après l’élection de Mahamat Deby et un an après l’arrestation de l’opposant Succès Masra, la jeunesse est partagée entre l’engagement et un désir d’exil.


Cela fait près d’un an que Succès Masra, principal opposant et ancien Premier ministre, est derrière les barreaux. Une détention qui continue de mobiliser ses partisans et de diviser l’opinion. Un militant de l’opposition a perdu la vie, jeudi (30.04.26) à N’Djamena, des suites de ses blessures, après un rassemblement politique. Des centaines de militants du parti Les Transformateurs étaient descendus dans la rue pour réclamer la libération de leur leader.

Répression des manifestations, arrestations et climat de peur. C'est dans ce contexte tendu qu'une question s’impose : quel avenir pour la démocratie tchadienne sans une opposition libre et active ?

"La situation est si grave que des femmes et hommes politiques, et des jeunes militants, ont choisi l'exil pour fuir les persécutions" (Ahmat Dabio)

 
11:08

Le pays n'est pas libre, selon Freedom House

Deux indicateurs renseignent sur la démocratie tchadienne : d’après l’ONG américaine Freedom House, le Tchad a une note de 15 sur 100. Une mauvaise note. Freedom House considère donc que le pays n’est pas libre. 

De son côté, l’ONG Reporters sans frontières, dans son dernier classement d’il y a quelques jours, a considéré que le Tchad est un pays très instable sur le plan politique et sécuritaire. Le président, dit RSF, ne s’est pas engagé "dans la promotion et la défense de la liberté de la presse. Cela s'est traduit, ces dernières années notamment", poursuit l’ONG, "par des arrestations arbitraires"

Concrètement, vous avez un président élu en mai 2024, après une transition de trois ans à la suite de la mort de son père et dont les formations politiques qui lui sont acquises dominent le parlement à une écrasante majorité. 

Ahmat Dabio, analyste tchadien en exil
D'après l’analyste tchadien en exil Ahmat Dabio, le pouvoir tchadien s’est radicalisé dans la gestion des affaires publiques.Image : Ahmat Dabio

L’arrestation et le placement en détention de responsables de l’opposition qui prévoyait une marche pacifique font entre autres dire à l’analyste tchadien en exil, que le pouvoir de N’Djamena ne supporte pas la contradiction.  

"Désormais, toute manifestation ou activité politique de l'opposition est strictement interdite ou alors immédiatement réprimée dans le sang. La situation est si grave que des femmes et des hommes politiques, ainsi que de nombreux jeunes militants, ont choisi l'exil pour fuir les persécutions. Ce n'est pas simplement que le pouvoir tchadien ne supporte pas la critique, c'est qu'il a fait de l'éradication de toute voix dissidente un instrument de gouvernance."

Les jeunes Tchadiens s'engagent

Comment la jeunesse arrive à faire entendre sa voix dans ce climat de répression des voix dissidentes ?  Par l’engagement ! Au Tchad, la grande majorité des 21 million d’habitants est jeune. Ils sont jeunes et connectés sur internet pour faire entendre leur voix. Ils seraient au moins 3,5 millions sur TikTok et Facebook. En février dernier, les jeunes Tchadiens étaient deux millions sur la plateforme U-Report. L’Unicef présente cette plateforme comme un outil numérique, gratuit et anonyme, pour accroitre la participation citoyenne des jeunes. 

Cet engagement n’est pas qu’en ligne, mais c’est aussi sur le terrain.  Selon Abdelkerim Koundougoumi, acteur politique et ancien membre de la société civile, la jeunesse tchadienne serait la plus politisée et la plus engagée d’Afrique.  Pour lui, c’est une réponse à l’injustice et les conflits dans son pays.   

"L'engagement, c'est toujours pour défendre une cause. L'engagement, c'est peut-être aussi pour proposer une alternative", rappelle l'entrepreneur tchadien. 

Abdelkerim Koundougoumi, acteur politique et ex-membre de la société civile
Pour Abdelkerim Koundougoumi, la jeunesse s’est toujours engagée en politique, au sein de la société civile, pour les questions climatiques.Image : Abdelkerim Koundougoumi

"On voit très bien que quand une jeunesse n'est pas satisfaite, quand une jeunesse n'a pas une éducation, des opportunités de formation, des opportunités de diplôme, cette jeunesse essaye d'arracher cette opportunité ou de provoquer l'avènement de ces opportunités-là. Malheureusement, on voit aussi que certains jeunes, beaucoup de jeunes quittent le pays, vont en exil ou partent à l'aventure ailleurs. Ils sortent du pays pour aller chercher des opportunités ou une vie meilleure. Donc, une jeunesse ne s'engage pas seulement quand on l'appelle à venir manifester ou à venir chercher des opportunités politiques. Non. Une jeunesse s'engage pour défendre ses droits." 

Ces droits, les jeunes les défendent aussi dans les partis politiques. L'une des formations politiques qui a beaucoup séduit les jeunes Tchadiens, c’est le parti Les Transformateurs de Succès Masra. L'opposant, âgé de 43 ans, a su mobiliser la jeunesse tchadienne par un discours de rupture. Il faut dire que cela était aussi bien accueilli dans un pays dirigé par la famille Deby depuis les années 1990. Mais une partie de la jeunesse tchadienne s’est senti trahie lorsque Succès Masra a rejoint un temps le pouvoir en devenant Premier ministre. 


Chômage des jeunes et violences basées sur le genre

Déception aussi parce que les jeunes Tchadiens sont confrontés à des problèmes, notamment économiques. Ils font face à des questions pour lesquels ils ont besoin de réponses urgentes. Comme le reste de la couche de la population, la jeunesse tchadienne place la priorité sur les questions de cherté de la vie et de formation. Ils sont des dizaines de milliers à se rendre par exemple au Cameroun voisin pour des études universitaires, même si, d’après le ministère de l’Enseignement supérieur, ceux-ci seraient de plus en plus nombreux à revenir au Tchad.

Il y aussi la problématique de l’emploi : de nombreux jeunes Tchadiens sont touchés par le chômage, même si les chiffres officiels sont difficiles à préciser, en raison notamment de l’importance du secteur informel.  

Quid de la situation des femmes ? Les jeunes femmes aussi militent dans des associations. Elles s’engagent en politique. Toutefois, quand on regarde au sein du gouvernement tchadien, ce sont les hommes qui dominent. Il y a seulement douze femmes sur les 38 membres du gouvernement, avec des postes comme celui de la Justice, des Mines et du pétrole confiés à des femmes. Au parlement tchadien, les femmes constituent un tiers des représentants

Ces chiffres ne peuvent pas cacher, cependant, les violences basées sur le genre que subissent les Tchadiennes. En 2024, plus de 7 000 femmes, officiellement, ont été victimes de violences basées sur le genre, selon le gouvernement tchadien. Mais ces chiffres sont probablement sous-estimés, comme c’est toujours le cas en matière de violence sexuelle.

Raïssa Madjibeye, militante des droits des jeunes filles et des femmes
Selon Raïssa Madjibeye, les pressions sociales limitent les libertés des filles et des femmes.Image : Raïssa Madjibeye

Pour Raïssa Madjibeye, militante tchadienne pour les droits des femmes et des filles et présidente d’association, "ce sont des réalités qui sont encore présentes dans beaucoup de communautés, même si elles restent parfois peu dénoncées".

"Je peux dire qu'il y a, dans une certaine mesure, une banalisation des violences. Ceci s'explique par le silence, la peur de parler, ou encore de dénoncer la dépendance économique, mais aussi les normes sociales profondément ancrées. Beaucoup de pratiques sont perçues comme normales. Nous avons, par exemple, la place de la femme qui est limitée dans les tâches domestiques, et cela réduit ses opportunités de participer à la vie publique, à la vie politique ou encore à la vie professionnelle."  

Le fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) mène plusieurs campagnes de sensibilisation en compagnie des ONG locales afin de réduire ces cas de violence et soutenir les victimes. Ces organisations travaillent aussi surtout sur les causes profondes de ces violences.  

L'UNFPA a ainsi de fin novembre à début décembre organisé au Tchad, comme dans d’autres pays, la campagne mondiale "16 jours d'activisme contre la violence basée sur le genre". Car pour Raïssa Madjibeye, c’est à travers le militantisme et l’engagement des jeunes filles et des femmes, mais aussi grâce à l’implication des hommes et leaders communautaires, que leur situation peut changer. Selon elle, "le changement est certes en cours, mais il demande du temps, de l’engagement et une mobilisation collective" au Tchad.